Premier chef d’œuvre de Kubrick, film qui révèle déjà, selon moi, son génie de la mise en scène. Comment ne pas être impressionné par les deux travellings dans les tranchées, le premier avec le général Mireau, et le second encore plus impressionnant avec le colonel Dax. La steadycam n’était pas encore inventé mais lorsque l’on voit la fluidité du mouvement, et surtout le cadrage à mi-hauteur, en légère contre plongée, tout est déjà là. On reconnaît là du génie à la Welles, qui la même année réalise le plus beau travelling / plan séquence de l’histoire du cinéma, dans la Soif du mal. Mais on ne peut pas se limiter uniquement à ses deux plans. Il y a également le travelling sur l’attaque du 701e régiment sur le champ de bataille. La caméra se concentre en général sur le Colonel Dax mais c’est un véritable tour de force. On est impressionné également sur les gros plans du visage de Dax, une composition de l’image tout à fait moderne pour un film de 1958. Le film sur la première guerre mondiale, montre dans la première partie les conditions des soldats dans les tranchées et leur combat, puis en seconde partie le procès et la sentence. Toute la première partie est totalement immersif par la mise en scène et le montage, ce qui en fait un des films les plus réalistes sur la première guerre mondiale. La deuxième partie est tout à fait dans le style cynique de Kubrick, style qu’on retrouvera dans Dr Folamour et Orange Mécanique en particulier. Les sentiers de la gloire est donc l’œuvre base du cinéma de Kubrick, le film qui le fait rentrer dans la classe des très grands. Au point même que Kirk Douglas fera appel à lui pour l’immense projet de Spartacus, pour remplacer au pied lever Anthony Mann. Le film est parfaitement découpé ne laissant aucun temps mort, il se termine brillamment par la prisonnière allemande en pleurs qui chante devant les soldats français avant qu’ils repartent au front.
« C’est à l’âge de quinze ans que Stanley Kubrick découvrit le roman de Humphrey Cobb Les sentiers de la gloire. « Il m’avait laissé, déclarait-il, un souvenir durable, non par ses qualités littéraires, mais par la troublante et tragique situation de trois de ses personnages – trois soldats irréprochables, accusé de couardise et mutinerie, et que l’on fusillait pour l’exemple. Nous avons relu le roman et sommes tombés d’accord. Calder Willingham, Jim Thompson et moi-même en avons alors écrit l’adaptation.
Tous les personnages principaux sont très intéressants et les situations qu’ils traversent portent les qualités des uns et des autres à un certain degré de paroxysme. La situation, historique par ailleurs, se produit dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. Mais elle pourrait s’être passée dans n’importe quelle armée du monde. En fait, j’avais même songé à la faire se dérouler dans une armée imaginaire. J’avais déjà réalisé avant le Baiser du tueur, un drame de guerre : Fear And Desire. Le résultat a été catastrophique, sans doute, parce que j’avais dénationalisé l’armée en cause. Comment, en effet, intéresser fortement le spectateur si, au départ, on lui dit que cela se déroule dans une armée inventée de toutes pièces ? Ce qui m’a intéressé ici, c’étaient les possibilités dans l’évolution psychologique des personnages. Le film ne délivre pas de message. Ce n’est, en aucun cas, un film ni pour, ni contre l’armée. Au maximum, c’est un film contre la guerre, qui peut placer des hommes dans de telles situations de conscience. »
La plupart des compagnies cinématographiques contactées par Kubrick exigèrent des modifications et notamment l’introduction d’une histoire d’amour. Grâce à Kirk Douglas et à sa compagnie Bryna, les United Artists accéptèrent de s’associer au projet. Kubrick tenta alors d’orienter le scénario dans un sens plus commercial. Kirk Douglas s’y opposa et demanda au cinéaste de revenir rigoureusement au scénario d’origine.
A l’image même du Colonel Dax, le film est une œuvre exigeante et sans compromis, un film qui dénonce l’insensibilité, l’égoïsme et l’incompétence du haut commandement militaire. Après avoir envoyé ses hommes dans une véritable mission suicide et avoir cherché à leur faire tirer dessus au canon 75 par l’officier responsable des batteries, le général Mireau est prêt à faire fusiller une centaine de soldats pour lâcheté devant l’ennemi.
Bien qu’ayant situé son film en 1916, Kubrick a souvent indiqué qu’il avait songé à situer l’intrigue dans une armée imaginaire. Le fait que l’action se passe au cours de la Première Guerre mondiale lui donne pourtant un relief saisissant. La guerre de 1914-18 commençait à être complètement délaissée par les cinéastes américains qui lui avaient préféré la guerre du Pacifique, la reconquête de l’Europe ou la guerre de Corée, plus proches. Avec Les Sentiers de la gloire, le spectateur redécouvre l’horreur d’une guerre d’usure, celle des tranchées. Le moment où le général Mireau visite les tranchées, filmé en travelling arrière et posant rituellement la même question aux hommes qu’il interroge : « Bonjour soldat ! Prêt à tuer d’autres Allemands ? » est une séquence à la fois tragique et dérisoire. On y sent l’insensibilité totale d’un officier pour ses hommes, véritable bétail destiné aux futurs carnages. Quelques heures plus tard, la fusée éclairante qui illumine soudain le champ de bataille révèle un terrain jonché de cadavres et de blessés. La situation est telle que les soldats refusent de monter à l’assaut.
Trahis par un haut commandement opportuniste et incompétent, les hommes des Sentiers de la gloire n’ont aucune chance, pris entre les Allemands qui les massacrent et un Etat-Major capable de les fusiller pour l’exemple. Plus cynique que jamais, le général Mireau commentera l’exécution des trois condamnés en disant : « Les hommes sont morts magnifiquement. »
Très intelligement, Kubrick choisit pourtant de ne pas terminer le film sur l’opposition entre Drax et Broulard mais sur la très belle séquence où les soldats, épuisés, démoralisés, déçus et d’abord moqueurs lorsqu’une prisonnière allemande commence à chanter finissent par l’accompagner à leur tour, bouleversés par « Soldier Boy » qui leur rappelle soudain une femme, une fiancée ou une compagne demeurées à l’arrière.
Rappelons enfin que contrairement à ce qui a été souvent indiqué, le film n’a jamais fait l’objet d’une interdiction en France. Sa sortie en Belgique ayant provoqué de multiples incidents et réactions d’anciens combattants, les Artistes Associés ont jugé préférable de différer la sortie en France… »
Patrick Brion, Le cinéma de guerre, Editions de la Martinière.
« Le film fut longtemps interdit en France pour les raisons que l’on devine. Le portrait des généraux français est d’une extraordinaire férocité et l’exécution d’un réalisme impressionnant. L’un des meilleurs films sur la guerre de 14-18 malgré certaines outrances dans la présentation de l’état-major. »
*** Jean Tulard, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.
« Ce film s’inspirant de faits réels survenus dans l’armée française fut interdit dans notre pays pendant 18 ans. Sa dénonciation de la guerre et de ses absurdes machinations y est sincère mais moins humaniste qu’on ne l’a dit. Le regard de Kubrick est moins « généreux » que celui de Renoir dans la Grande illusion et la réaction du colonel Dax à la fin, faisant retarder l’annonce d’une attaque, devant le spectacle de ses hommes épuisés, qui pleurent en écoutant une jeune fille chanter un air allemand, est aussi bien un geste de pitié que l’expression d’un mépris pour des sentimentalistes qui n’ont rien fait pour sauver leurs camarades. Les travellings arrière dans les tranchées inaugurent une des figures de style préférées de Kubrick où l’espace est tout à la fois « conquis » par le regard et la marche tandis qu’il « enferme » dans sa structure celui qui le domine. S’y affirme aussi un thème qui parcourt son œuvre : une volonté de puissance, qui en échouant conduit à l’auto-destruction et en s’affirmant y conduit aussi, car elle est absolue et se prend pour cible une fois qu’elle a anéanti son adversaire. »
Stéphan Krezinski, Dictionnaire des films, Larousse.
« Le film va apporter à Kubrick une renommée internationale et sera le seul à recevoir un accueil critique unanimement favorable. Inspiré d’un roman de Humphrey Cobb, publié en 1935 et basé sur des faits réels, le film est un démontage impitoyable des mécanismes de la guerre, prolongement des rapports de classe en temps de paix. Opposant un château du XVIIIème siècle où vivent les généraux aux tranchées boueuses où croupissent les soldats, le cinéaste montre les calculs du haut commandement qui aboutissent à l’exécution, pour l’exemple, de trois fantassins accusés de lâcheté. Entre les simples soldats et les officiers supérieurs, le colonel Dax (Kirk Douglas), se révèle impuissant à sauver ses hommes. Les scènes de bataille, au réalisme spectaculaire, sont filmées en longs travellings latéraux ou en mouvements qui balaient la profondeur de l’espace. La salle du tribunal militaire dont le sol en damier ressemble à un échiquier, souligne la précarité de ces hommes, manœuvrés comme des pions et voués à la mort. L’humour sardonique côtoie le pathétique sobre. »
TTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Quatrième film de Kubrick et le projet le plus original de son début de carrière. L’aide de Kirk Douglas fut décisive pour que le film se fasse et l’acteur l’imposa aux Artistes Associés. (Dans ses interviews et dans son autobiographie, il insiste sur le fait qu’il obligea Kubrick à revenir à son scénario initial, que celui-ci, juste avant le tournage, avait édulcoré et abîmé pour le rendre plus commercial). On sait que le film ne sortit en France qu’en 1975, non qu’il ait été interdit officiellement, mais on avait tout simplement omis (c’est-à-dire jugé inutile) de le présenter à la censure ! Cette ommission semble faire écho à une réplique du film, prononcée par Arnaud quand il évoque un café de sa ville natale où il y a, sur le comptoir, la pancarte suivant : « N’ayez pas peur de demander du crédit car nous avons une façon très polie de refuser. » Le point fort du film, c’est avant tout sa distribution et sa direction d’acteurs (Adolphe Menjou génial, George Macready étonnant comme toujours). C’est en effet à travers le jeu des acteurs que l’ironie glaciale de Kubrick, son indignation contenue passent le mieux. A la différence du roman de Humphrey Cobb, où les trois soldats condamnés étaient les véritables héros de l’histoire, les hauts gradés occupent ici le devant de la scène. Pour Kubrick, c’est en regardant de près leurs manigances, leur ambition féroce, leurs calculs machiavéliques qu’on découvre le mieux les racines de l’inhumanité et de l’absurdité des conflits dont ils sont les principaux responsables. Pour exprimer son point de vue pacifiste avec le plus d’efficacité possible, Kubrick a choisi de s’attaquer au sommet de la hiérarchie militaire. Ce point de vue, notons-le en passant, n’a rien de spécifiquement anti-français. On peut le juger limité et affaibli par la volonté de l’auteur de s’abstenir de tout commentaire politique. Le style de Kubrick, solide, brillant (cf. les travellings arrière dans la tranchée), contrasté, est fondamentalement classique. Mais on le voit déjà travaillé de l’intérieur par une touche de baroque, qui apparaît notamment dans le choix de ce château XVIIIe (des environs de Munich où tout le film fut tourné) et de la séquence du bal des invités de Broulard. Ce léger baroquisme donne à l’atmosphère de plusieurs scènes une composante hallucinatoire qui, loin de nuire au réalisme virulent du sujet et du propos, en augmente au contraire l’intensité. Comme dans Orange mécanique, mais d’une façon beaucoup plus voilée, le baroque visuel et plastique est chez Kubrick l’adjuvant d’une vision classique, humaniste et finalement très « raisonnable » du monde. La dernière séquence, assez ambiguë, est l’une des plus belles de l’œuvre de Kubrick. Une sentimentalité superficielle efface chez les soldats la trace récente des horreurs et des injustices qu’ils ont vécues. Elle efface aussi la haine, le nationalisme et toutes ces barrières artificielles qui sont l’aliment le plus courant des guerres. N.B. Le roman de Humphrey Cobb, ancien combattant de l’armée canadienne gazé sur le front français en 1917, repose sur divers épisodes réels de la Guerre de 14. Par exemple, l’éxécution ordonnée par le général Deletoille de six soldats tirés au sort. L’éxécution du soldat attaché à la civière s’inspire de la mort du sous-lieutenant Chapeland. Les historiens estiment à deux mille le nombre de soldats fusillés pour l’exemple durant la Première Guerre.
Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma, les films, Robert Laffont.
« Stanley Kubrick n’a cessé de revenir sur le thème de la guerre. Le roman de Humphrey Cobb, relatant un authentique et scandaleux incident survenu au sein de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale (adapté par Kubrick lui-même, Jim Thompson et Calder Willingham), a engendré un film puissant, rendu encore plus efficace par la froideur du réalisateur pour décrire une horreur impensable. Sinistre, intelligent et magnifiquement interprété, c’est le plus efficace des films de guerre : celui qui met le public en rage. Il culmine aussi par la scène la plus émouvante jamais tournée par Kubrick : une chambrée de soldats goguenards force une jeune prisonnière allemande (Susanne Christian, qui deviendra Christiane Kubrick) à les divertir en chantant pour eux, avant d’être réduits au silence, émus par la sincérité, la gaucherie et la mélancolie de son interprétation. Il faut attendre dix-sept ans avant que les Sentiers de la gloire sorte sur les écrans français. »
Kim Newman, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.
« Trop de nos confrères utilisent ce film à des fins propagandistes pour que nous tombions à notre tour dans l’un de ces panneaux éléctoraux. Les sentiers de la gloire est au film de guerre ce que The Killing est au film noir, ni plus ni moins. Stanley Kubrick a du talent, davantage selon moi que Richard Fleischer, Mark Robson ou Robert Wise, moins certainement que Robert Aldrich, Robert Mulligan, Sydney Lumet. La seule audace de ce film réside dans le fait qu’il s’en prend à l’armée française, la seule qui n’ait jamais été mise en cause à l’écran. Mais est-ce même une audace ou simplement une manière astucieuse de présenter sous un autre emballage un produit déjà éprouvé ? Paths Of Glory présente les mêmes inconvénients qu’Attack – une objectivité qui se compromet aux deux tiers de l’ouvrage – et seulement quelques-unes des qualités. On retiendra essentiellement chez Kubrick, plutôt qu’une direction d’acteurs mollement énergique, une jolie simplification du trait et surtout un certain rythme martelé très séduisant, une rapidité forcenée et, convenons-en, un souffle cinématographique. »
Robert Lachenay, Les cahiers du cinéma, n°82, avril 1958.