Stanley Kubrick adapte le roman Lolita avec l’assistance de son auteur. Au vu du sujet de l’œuvre, Kubrick réussit la performance d’éviter la censure en jouant avec les sous entendus. Chuchotements à l’oreille, montage permettant de ne pas montrer de scènes qui auraient pu être censurées. Le casting du film est parfaitement réussi, James Mason confirme l’aura un peu machiavélique qu’on peut voir dans la Mort aux trousses, Sue Lyon est la Lolita parfaite avec son jeu et son physique, Shelley Winters excelle en veuve délaissée et bien sûr Peter Sellers est au sommet de son art par ses transformations physiques et vocales, endossant plusieurs rôles pour tromper le professeur Umbert. Kubrick n’hésitera d’ailleurs pas à le réemployer pour son prochain film, Docteur Folamour. La mise en scène est sobre, efficace. Presque classique pour un réalisateur comme Kubrick, pas spécialement de grands mouvements de caméras. Kubrick rentre plus dans la psychologie des personnages, la passion amoureuse que Humbert provoque sur la mère de Lolita, et ce même professeur Umbert qui ressent la même chose pour Lolita. Lolita, adolescente, évolue entre ces deux personnes qui ne sont pas si différentes que cela. Leur jalousie maladive est un poids énorme pour Lolita. Dans le cas de sa mère elle est envoyée en camp de vacances et plus tard en pensionnat, dans le cas de Humbert, elle ne peut pratiquer aucune activité extra scolaire ni fréquenter aucun garçon. Il y a également une corrélation entre Humbert et Quilty, tous les deux faisant preuve de machiavélisme pour s’approprier Lolita, et cela sans le moindre remords. Kubrick montre le malaise que la relation Humbert-Lolita peut engendrer, lors de leur passage à l’hôtel quand Humbert récupère Lolita, la voisine qui s’inquiète des disputes entre les deux. Le film est une réussite par le traitement de l’histoire, le jeu des acteurs et la façon de Kubrick de dépeindre les sentiments amoureux passionnés qu’on a pu ressentir un jour ou l’autre. Cela est montré sans artifices de manière réaliste et cynique.
« C’est en Angleterre que Stanley Kubrick a choisi de tourner Lolita afin de bénéficier à la fois de permissivité de la production britannique de l’époque et des capitaux bloqués par les mesures protectionnistes imposées aux compagnies américaines.
Chronique de la folle passion d’Humbert Humbert pour la jeune Lolita – dans le roman celle-ci à douze ans alors que Sue Lyon, née en 1946, a donc seize ans au moment de la sortie du film – Lolita est aussi une très curieuse « comédie noire » que symbolise le numéro à transformations de Peter Sellers. Quelques mois plus tard, Stanley Kubrick utilisera à nouveau la capacité de Peter Sellers à se métamorphoser dans Docteur Folamour.
Kubrick commence par demander à Vladimir Nabokov d’écrire lui-même le scénario du film. L’auteur refuse puis finit par accepter, livrant par la suite au cinéaste un scénario de 400 pages représentant au moins sept heures de projection. Kubrick, qui ne sera pas crédité au générique, entreprend alors de tout réécrire. Il choisit de faire mourir Quilty au début du film et non à la fin, comme dans le roman, et rééquilibre les dialogues en fonction du jeu des acteurs lors des répétitions. Tout en admirant le travail de Kubrick, Nabokov constatera que le cinéaste voyait son roman d’une certaine manière et lui d’une autre…
Opposant la sourde passion de Humbert Humbert, admirablement joué par James Mason, au personnage multiforme de Quilty, Kubrick compose de superbes scènes. Il faut avoir vu Humbert regardant par-dessus le livre qu’il est censé lire Lolita en train de faire du hula hoop ou faisant les ongles des pieds à l’impudique objet de son désir.
De même, lorsque Charlotte Haze montre à Humbert le revolver de son mari décédé, la forte connotation sexuelle de la scène – un symbole phallique – est évidente.
Troublante est aussi la scène où Humbert en train de faire l’amour avec Charlotte ne peut quitter des yeux une photographie de Lolita, ne laissant ainsi personne douter de l’objet de son désir sexuel du moment…
Loin de l’Amérique où le roman de Nabokov était un objet de scandale – notamment pour ceux qui ne l’avaient jamais lu – Kubrick décrit les relations de Humbert Humbert et de Lolita comme une volonté de conquête réciproque. Humbert cherche à s’approprier Lolita dont le charme juvénile l’excite et Lolita veut séduire cet homme plus âgé et d’un milieu social plus élevé que celui de sa famille. Le destin en décidera autrement. Humbert mourra en prison après avoir abattu celui qui lui avait volé Lolita. Celle-ci échouera avec un prolétaire dont elle attendra un enfant, ayant descendu de plusieurs niveaux dans la hiérarchie sociale de la société américaine. »
Patrick Brion, Les films d’amour, Editions de la Martinière.
« Pas le meilleur film de Kubrick. Certains crièrent même à la trahison, même si Nabokov a lui-même adapté son roman à l’écran. Sur Lyon parut trop mûre pour le rôle, l’érotisme de l’œuvre originale a été affadi, Peter Sellers est trop envahissant, la satire de l’Amérique un peu conventionnelle. Mais Lolita a ses partisans : « Grand film incompris », dit Michel Ciment, par exemple. Lolita laisse indécis et par conséquent déçoit. L’excuse de Kubrick tient au contexte de l’époque et à une censure encore vigilante. »
** Jean Tulard, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.
« La psychologie des personnages du film est toujours connotée par le décor et par l’influence du mode de vie américain. Mais ce « rationalisme » est sans cesse bousculé par l’irruption grimaçante du grotesque, en la personne de Quilty, qui ramène ce fondement psychologique à un pur jeu de masques, où chacun interprète successivement tous les rôles que la vie lui impose, pour de pathétiques enjeux que la proximité de la mort rend plus dérisoires. »
Stéphan Krezinski, Dictionnaire des films, Larousse.
« Kubrick décida de choisir une comédienne de 16 ans, quatre ans plus âgée que le personnage du roman, et de tourner en Angleterre (où il devait rester vivre), pour contourner la pression des ligues morales américaines. Nabokov est crédité seul pour l’adaptation, bien que le metteur en scène ait considérablement transformé son scénario. Avec son humour noir, son ton sardonique, l’atmosphère ténébreuse de certaines scènes, Lolita, plus qu’une histoire de pédophilie, est le récit d’un attachement obsessionnel (celui d’un professeur pour la fille de son épouse) qui le conduit à la folie. A James Mason, qui laisse sentir peu à peu sa déroute intérieure sous le masque de l’élégance britannique et de l’ironie distante, Kubrick oppose Peter Sellers. Camouflé sous des apparences différentes, il annonce ces trois rôles dans Docteur Folamour. Le film est aussi une satire impitoyable de l’Amérique profonde à travers le personnage de la « mom » à la fois touchante et grotesque dans l’interprétation de Shelley Winters. Pour la première fois, l’influence de Freud apparaît au premier plan et ne cessera d’irriguer l’œuvre future. »
TTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Kubrick oppose à la sourde passion de Humbert Humbert, admirablement joué par James Mason, le personnage multiforme de Clare Quilty. Il choisit de tourner le film en Angleterre et non aux Etats-Unis où le livre était un objet de scandale. Il décrit les relations entre Humbert et Lolita comme une volonté de conquête réciproque. Humbert cherche à s’approprier Lolita dont le charme juvénile l’excite. Elle, de son côté, veut séduire cet homme plus âgé et d’un milieu social plus élevé que celui de sa famille. « Les honoraires qui m’étaient offerts étaient considérables mais l’idée de me heurter à mon propre roman ne me causait que de la répulsion. » écrivait Vladimir Nabokov, qui finit pourtant par accepter de travailler avec Stanley Kubrick, confronté à un premier état de scénario de plus de 400 pages. Par la suite, l’adaptation échappe totalement à Nabokov qui découvrira le film lors de la première, le 13 juin 1962. »
Patrick Brion, Cinéma de minuit, éditions Télémaque.
« Comment ont-ils pu filmer Lolita ? » demandait Vladimir Nabokov sur la bande annonce du film de Stanley Kubrick adapté de son roman à scandale. Kubrick éléva l’âge de Dolores « Lolita » Haze (Sue Lyon) de douze à quatorze ans mais parvint à déjouer la censure tout en réalisant un film aussi érotique, absurde, obsessionnel, érudit et spirituel que le livre.
Tourné en Grande-Bretagne, Lolita n’a pas l’atmosphère vagabonde du roman, avec ses motels miteux et ses arrêts ludiques en bord de route, mais restitue admirablement les personnages. James Mason est remarquable en Humbert Humbert, universitaire quinquagénaire, poursuivi par une Shelley Winters grotesque en tenue de léopard, la mère de « Lo », pendant qu’il est lui-même amouraché de sa nymphette. Le film s’ouvre sur un lendemain d’orgie et le meurtre par Humbert de son rival pédophile, le « génie » Clare Quilty (Peter Sellers), et passe de la farce (la lutte avec un lit pliant dans une chambre d’hôtel) à la tragédie (les sanglots d’Humbert se rendant compte qu’il n’a été qu’une passade pour l’adolescente). A la présence sournoise, éffacée, paranoïaque de Mason répond celle de Sellers dans une succession d’incarnations, tel un Satan protéiforme, flanqué de sa muse silencieuse et macabre (Marianne Stone, dans le rôle de Vivian Darkbloom, anagramme de Vladimir Nabokov).
Kim Newman, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.
« Stanley Kubrick, jusqu’ici, n’avait eu que des sujets qu’il pouvait traiter à l’esbrouffe. D’où sa réputation usurpée. Mais Lolita admettait difficilement des effets faciles. Résultat : une catastrophe. Tournant son film en Angleterre, Kubrick adopte le style cinématographique de ce pays : tiède, bouilli et, sans la moindre épice. Nous sommes loin de la Jeune fille, le meilleur film, à mon avis, de Bunuel. »
Jean Douchet, Les cahiers du cinéma, n°136, Octobre 1962.
« Témoignage dévastateur. « Je sens qu’il y a quelque chose que nous devons absolument faire : défendre l’intelligence au cœur du réel. Et non pas adhérer à la paresse mentale et au conformisme de la plupart », répondait Antonioni lors d’une enquête sur le néo-réalisme parue dans Bianco e Nero de Septembre 1958. Etiquette ou pas étiquette, néo-réalisme ou non, à juger des réactions de la plupart de mes confrères face à Lolita selon pareil critère, on peut dire que leur paresse mentale et leur conformisme sont insondables. Aucun d’entre eux, je le suppose, n’aura songé à donner au moins une seconde chance au film de Kubrick, à le revoir pour vérifier si par hasard il ne s’est pas trompé, comme le demandait justement Claude Chabrol dans son récent entretien des Cahiers. Il faut défendre farouchement Lolita qui est un des films les plus mordants, les plus sarcastiques présentés sous l’enseigne du vieux lion de la M.G.M.
Nous avions enfermé Kubrick dans une formule : le progressiste qui veut témoigner pour l’humanité, mais dont la mise en scène reste toujours extérieure aux sujets qu’il traite. Les sentiers de la gloire vérifiaient l’aphorisme chabrolien qu’un grand sujet ne fait pas nécessairement un grand film. Spartacus nous avait édifiés assez laborieusement. Qu’est-il arrivé à Stanley Kubrick que soudain, tous complexes mis au clou, il ne nous casse plus les pieds avec sa technique genre IDHEC, il se mette à diriger ses acteurs dans un style parodique, mais une parodie menée jusqu’à son terme, c’est-à-dire la tragédie, que, méprisant le réalisme appliqué, trop facile, il fasse surgir la vérité de son sujet de l’intérieur, accentuant la méchanceté, la folie, le délire ?
Les critiques les plus stupides, les plus superficielles, accablantes pour leurs auteurs, dénigrent le film au nom du roman. On a « trahi », une fois de plus. « Lolita », que je sache, n’est pas un chef-d’œuvre de la littérature universelle, mais un pastiche concocté par un universitaire européen fixé aux Etats-Unis, livré en pâture aux innombrables Lolita, ou du moins à leurs sœurs aînées, qui pullulent sur les campus des collèges et universités américaines. Le gag, dans le livre, est d’avoir choisi une Lolita de douze ans, rigoureusement invraisemblable dans la réalité, défendable à cause du ton swiftien que le romancier a donné à son récit. L’aspect canularesque du roman, par ailleurs si distingué, est aussi sa limitation : Vladimir Nabokov n’avait pas traité son sujet, simplement tenu une gageure provocante pour l’intellect. Le film, écrit, rappelons-le, par Nabokov lui-même, donne quinze ans à Lolita, développe les scènes d’ambiance, par exemple le bal universitaire où Humbert-Humbert (James Mason) est poursuivi par les dames sur le retour, alors qu’il n’a déjà d’yeux que pour sa nymphette, la représentation scolaire où sa jalousie éclate devant le succès de Lolita (Sue Lyon), la dispute pathétique dans le couloir de l’hôpital dont Lolita vient de s’échapper.
Tout l’effort de la mise en scène de Stanley Kubrick tend à concrétiser, essentiellement à travers la direction d’acteurs, la vanité d’un monde qui a choisi de se réclamer d’une morale que la réalité dément. Charlotte Haze (Shelley Winters), mère de Lolita, est la plus étonnante caricature que nous ait offerte l’écran de cette Mom américaine cultivée, moderne, libre de mœurs, mais terriblement soucieuse de son quant à soi. On cite à tort et à travers peintre, romanciers, philosophes comme d’autres parlent football, et voitures de course, mais sans la compétence de ses derniers. Il s’agit de présenter une façade. Une société bourgeoise se met littéralement en scène, du soir au matin, pour se convaincre de sa qualité particulière. Que pris dans cet engrenage , un homme puisse véritablement souffrir, que sa sincérité, son infatuation d’une gamine de quinze ans, puisse le mener à sa perte, c’est là où le film dépasse la simple parodie pour déboucher sur la tragédie. Mason reprend son personnage de Bigger Than Life : à l’heure H, il envoie au diable toute respectabilité pour ne suivre que sa seule vision. Sue Lyon est simplement excellente, vulgaire comme ne peut l’être qu’une teen-ager de Los Angeles qui rêve d’être starlett et a siroté d’innombrables sodas sur Hollywood Boulevard ou Vine Street. Seul Peter Sellers, dans le rôle à transformation de Clare Quilty, ne réussit pas entièrement son tour de passe-passe : le rythme se brise, le réalisme de l’image va contre l’humour de l’interprète, sauf dans l’étonnante scène d’ouverture.
Comment Stanley Kubrick a-t-il réussi Lolita ? D’abord en choisissant les interprètes les plus justes, capables d’aller jusqu’au bout de leur personnage, de le doter d’un humour amer qui soudain renverse toutes les valeurs. Nous ne croyons pas avoir vu la famille américaine type, le professeur d’université type, mais des fantoches stylisés dès le départ, capables de déboucher à chaque geste, intonation, regard, sur la réalité intérieure des vrais personnages. Kubrick se fie entièrement à ses comédiens et leur demande en un sens de donner le pire d’eux-mêmes. Entre la ligne dramatique très précise, semble-t-il, du scénario de Nabokov, et la mise en scène très filée, toujours allusive, de Kubrick, l’acteur exécute ses thèmes et variations dans la plus totale liberté. Ce qui suppose, par des moyens que j’ignore, une intelligence extraordinaire du sujet, une façon d’entrer toujours plus avant dans le personnage. Si l’on imaginait qu’un acteur puisse jouer bressonien de son propre chef, Lolita serait le premier film où le phénomène se produisit. Avec le résultat que, pour la première fois à l’écran, nous obtenons le plus parfait équivalent de cette fameuse distanciation, brechtienne ou pas, qui suppose la complicité de base d’un film et d’une salle. Si vous voulez bien ouvrir les yeux et les oreilles, Lolita constitue le témoignage le plus « dévastateur », comme on dirait en anglais, d’une Amérique universitaire, snob, engoncée dans ses théories, son snobisme, une culture d’emprunt, qui bafoue la réalité humaine.
On sera surpris que le film, visiblement, ait été tourné en Angleterre, avec des extérieurs de ruelles trop british, un climat plus guindé que nature, que n’arrivent pas à corriger les inserts d’autoroutes américaines. J’attribuerais le succès du film à cette distance supplémentaire du metteur en scène par rapport à son sujet. L’herbe ainsi coupée sous les pieds, Kubrick doit tout miser sur la seule vérité du script et des personnages. Cette sophistication dont il se réclamait, cette admiration pour Max Ophüls qu’il a si souvent manifestée, trouvent enfin, leur justification : l’auteur des Sentiers de la gloire et de Spartacus n’atteint au réalisme que dans un climat de serre chaude, par l’artifice systématiquement cultivé, ici à lui offert comme sur un plateau. Et son imagination se met à fonctionner dans cette direction pour lui idéale, créer toujours plus de distance, donc de mise en question de ses personnages. Tout peut tout le temps casser, tout ne tient qu’à un fil, chacun marche sur la corde raide. Plastiquement, ce perpétuel déséquilibre à son aboutissement physique dans la scène du lit-cage autour duquel Mason et un garçon d’hôtel font les clowns pendant un quart d’heuren avant qu’il ne s’effondre, Lolita poursuivant son sommeil du juste.
Etrange, curieux, Stanley Kubrick dont la morgue, le mépris évident de ses semblables, s’affirment enfin en termes de mise en scène, pour notre plus grande joie. La seule facilité qui guetterait aujourd’hui pareil dandy serait un excès d’intelligence. Ce n’est pas si fréquent de nos jours. »
Louis Marcorelles, Les cahiers du cinéma, n°141, Mars 1963.