1956 - L'ultime razzia - Stanley Kubrick : 11/20

Second film noir de Kubrick avec plus de moyens à la production. Le casting est très réussi pour la bande d’escrocs qui se préparent à faire le casse du siècle. On peut compter sur Kubrick pour donner un ton « dur » au film. Le film souffre néanmoins de répétitions narratives, d’une voix narrative qui n’était pas forcément indispensable, des plans qui se répètent pour montrer l’évolution du casse du point de vue des différents protagonistes. Un meilleur montage aurait pu donner un meilleur rythme au film. La force d’une séquence qui se termine par une scène d’action est atténuée par la reprise du début de l’entrée des chevaux sur la piste pour montrer à nouveau une autre action différente. Cela saborde un peu la dynamique du film. Si on prend en comparaison le film de Henri Verneuil, Mélodie en sous sol, le rythme du film y est plus intense. Je cite bien sûr Mélodie en sous sol en raison de la similitude de la fin de ces deux films, le cambrioleur voyant son œuvre s’envoler sous ces yeux. Cette scène de l’aéroport est très bien réussie, tout comme celle du braquage dans les locaux du champ de course.  

« Troisième film de Stanley Kubrick, qui a alors vingt-huit ans, The Killing ne possède plus aucun des défauts du style un peu tape-à-l’œil de son œuvre précédente, Killer’s Kiss (Le baiser du tueur). Le film présente une intrigue et des personnages aussi rigoureux que ceux de Quand la ville dort, de John Huston, avec lequel il offre d’ailleurs divers points de comparaison. Moins « professionnels » que les héros du film de Huston, ceux de Kubrick cherchent eux aussi, à l’occasion de ce hold-up auquel ils sont confrontés, à échapper à la médiocrité de leurs univers quotidien. Marvin Unger est un homme vieilli, Randy Keenan un policier incapable de subvenir à ses nombreuses dettes, Mike O’Reilly a une femme malade qu’il a besoin de faire soigner, et George Patty vit avec une femme coquette qui le ruine et le trompe. La réussite du hold-up peut brusquement leur permettre d’échapper aux difficultés de leur vie quotidienne. « Cerveau » de l’opération, Johnny Clay vient de passer quelques années en prison. Il n’a qu’une envie : ne pas y retourner. Gravitent autour de ces personnages essentiels, l’amant de Sherry et son complice, un jeune tueur, rêvant l’un et l’autre de s’emparer du butin et les deux comparses engagés par Johnny, Maurice Oboukhoff, lutteur et amateur d’échecs, et Nikki Arane, le seul professionnel de toute l’équipe, qui aime visiblement plus les petits chiens que les Noirs… Le choix de l’interprétation permet à Kubrick de se référer immédiatement à la tradition mythologique du « film noir ». Sterling Hayden était le héros de Quand la ville dort, ce Dix Handley incapable d’oublier sa jeunesse et espérant avant de mourir retrouver les lieux de celle-ci. Elisha Cook Jr., trahi ici par une pulpeuse épouse – une de ces garces chères au genre – était Harry Jones, l’une des victimes du Grand Sommeil, marqué, comme ici, par un destin fatal et inéluctable. Au lieu de se contenter de raconter l’histoire suivant la chronologie des événements, Kubrick joue sur un montage et une construction qui lui permettent de revenir en arrière, mêlant le présent à des flash-backs qui ont pour raison d’être de mieux expliquer le comportement des divers personnages. « Je cherche, disait-il, à créer un climat, mais un peu comme une échappatoire lorsque le sujet ne présente pas beaucoup d’intérête en soi. C’est le cas pour The Killing, qui n’était qu’une simple histoire policière et que j’ai sauvé – du moins je le crois – de la banalité en employant un procédé narratif assez littéraire pour ce qui est de la chronologie des événements. » Kubrick reconnaît d’ailleurs lui-même : « The Killing a été mon premier vrai travail professionnel. Là aussi, le sujet était assez mauvais, mais j’en ai soigné bien davantage la réalisation. » Comme dans Asphalt Jungle, le mécanisme criminel brillament mis au point va se dérégler, souvent pour des causes mineures. Nikki Arane, le tueur à gages, sera abattu par un policier alors qu’un pneu de sa voiture vient d’être percé par un fer à cheval que le gardien du parking lui avait offert en guise de porte-bonheur. De même, à la fin, c’est l’irruption d’un petit chien qui provoquera la chute de la valise bourrée de billets, l’envol de ceux-ci et l’arrestation inévitable de Johnny Clay. Fay conseille – comme si cela était encore possible – à son compagnon de fuit. Résigné, Johnny lui répond : « A quoi bon ? », et le film se termine sur cette phrase désabusée. La réalité a repris le dessus sur les rêves et les espoirs. Aucun des héros du film ne pourra échapper à son tragique destin. »

                                               Patrick Brion, Le film noir, Editions de la Martinière.

 

« Les personnages, rigoureusement définis par le scénario, possèdent la densité de ceux de Quand la ville dort, également interprété par Sterling Hayden. Chacun d’eux cherche à échapper à sa vie médiocre, de Marvin Unger, homme vieilli, à Randy, le policier malhonnête, de Mike et sa femme malade à George Peatty qui vit avec une femme coquette qui le ruine et le trompe. La réussite de l’opération peut changer la vie de chacun. Au lieu de se contenter de raconter l’histoire d’une manière chronologique, Kubrick joue sur un montage et une construction qui lui permettent de revenir en arrière, mêlant le présent à des flash-backs qui ont pour raison d’être de mieux expliquer le comportement des divers personnages. « Le sujet était assez mauvais, dira Kubrick mais j’en ai soigné bien davantage la réalisation. » Le mécanisme criminel va se dérégler pour des causes parfois mineur : un fer à cheval porte-bonheur percera le pneu de la voiture du tueur Nikki Arane, un petit chien provoquera la chute de la valise bourrée de billets. A la fin, Fay conseille à son compagnon, Johnny, de fuir. « A quoi bon ? » répond-il. Aucun des héros du film ne pourra échapper à son tragique destin. Superbe interprétation qui réunit notamment Elisha Cook Jr., Timothy Carey, plus dangereux que jamais, et Marie Windsor, toujours vénéneuse. »

                                               Patrick Brion, Encyclopédie du film noir, éditions Télémaque.

« L’ultime razzia (Le massacre selon le titre original) est la première œuvre majeure de Stanley Kubrick, celle où s’affirment son style, son écriture, son perfectionnisme, ses thèmes ; elle est aussi la première « professionnelle », celle pour laquelle il dispose d’un budget important, de décors construits, de techniciens confirmés et d’acteurs talentueux, tous des seconds rôles venus du « film noir » de série B. « Film noir » comme le Baiser du tueur, L’ultime razzia, nonobstant ses qualités de mise en scène, de photographie fortement contrastée et de direction d’acteurs, surprend surtout par la perfection de sa construction, diabolique architecture narrative basée sur la rupture de la continuité dramatique qui, loin de casser le suspense, le relance au contraire tout en enrichissant le thème kubrickien du plan infaillible que divers facteurs, humains ou non, mettent en échec.

                                               **** Alain Garel, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.

 

« Très influencé par la brutalité d’Aldrich, la mise en scène d’Ophuls et l’univers de Huston, ce film est pourtant un policier très original où l’action est démultipliée par le récit qui narre successivement la journée de chacun des protagonistes, jusqu’à ce qu’il intervienne dans le hold-up. »

                                               Stéphan Krezinski, Dictionnaire des films, Larousse.

 

« Dialogué par le romancier Jim Thompson, d’après un livre de Lionel White. Le film brise les repères chronologiques. Quatre retours en arrière accompagnent le trajet d’un groupe qui va tenter un hold-up sur un champ de courses : un ancien repris de justice, un policier véreux, le caissier et le barman de l’hippodrome. Comme souvent chez Kubrick, un grain de sable, dû à la faiblesse humaine, va enrayer le mécanisme, soigneusement mis au point. Le caissier confie à sa femme, auprès de qui il veut se faire valoir, le secret de leur entreprise qu’elle dévoile aussitôt à son amant. Rythme implacable de l’action. Mélange d’expressionnisme dans les éclairages et de scènes quasi documentaires. Qualité exceptionnelle de l’interprétation (Sterling Hayden en gangster sorti de prison qui veut tenter un dernier coup avant de se retirer, Elisha Cook Jr, en époux minable dominé par son épouse). Le final dérisoire et absurde (les billets du butin s’envolent d’une valise bousculée par un chien à l’aéroport) impose la puissance du style à une vision du monde désenchantée. »

                                               TTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.

 

« Agé de vingt-huit ans, Stanley Kubrick, dont c’est déjà le troisième film, retrouve toute la mythologie du film noir des années 1940. Ses héros déchus-malfrats, tueurs, policiers corrompus, femmes à la dérive – font inévitablement penser à Quand la ville dort. Ils ont la même épaisseur, la même vérité. L’intrigue est menée avec un rythme qui ne faiblit pas. Ramassé, musclé, implacable. Jim Thompson a signé les dialogues.

                                               Patrick Brion, Cinéma de minuit, éditions Télémaque.

 

« Un bon devoir. C’est le film d’un bon élève, sans plus. Admirateur à la fois de Max Ophüls, de Aldrich, de John Huston, Stanley Kubrick est loin encore d’être le fort en thème que nous claironne la publicité tapageuse faite autour de ce petit film de gangsters en face duquel même Asphalt Jungle est un chef-d’œuvre. A plus forte raison En quatrième vitesse. Et je ne citerai pas Ophüls, qui n’a rien à voir dans l’affaire, si Stanley Kubrick ne se réclamait de son influence par des agaçants mouvements d’appareil, tels que les aimait le metteur en scène du Plaisir. Mais ce qui chez Ophüls correspondait à une certaine vision du monde, chez Kubrick n’est qu’esbroufe gratuite. L’entreprise, pourtant ne laisse pas d’être sympathique. Production indépendante, The Killing a été tourné vite et avec peu de moyens. Si le scénario n’est pas particulièrement original (l’attaque du pari mutuel de Los Angeles) et l’épisode final guère plus (les billets de banque s’envolent au vent par la suite d’un malheureux hasard bien mal filmé, tout comme dans le Trésor de la Sierra Madre), il faut en revanche louer l’ingéniosité de l’adaptation qui, adoptant systématiquement la « déchronologie » des actions, sait nous intéresser à une intrigue qui par ailleurs ne sort pas des sentiers battus. Une fois que l’on aura dit du bien de la photographie style « actualité », et de Sterling Hayden, il n’y aura plus qu’à attendre sans trop d’impatience le prochain long métrage de Stanley Kubrick, Paths Of Glory, dont la presse américaine dit le plus grand bien. »               

                                      Jean-Luc Godard, Les cahiers du cinéma, n°80, Février 1958.