Lorsque le travail de deux génies que sont Stanley Kubrick et Stephen King se réunissent pour Shining, cela donne un des meilleurs films fantastiques jamais tourné. Même si Stephen King sera déçu du résultat, le Shining version Kubrick est un chef d’œuvre. Kubrick sait parfaitement mettre l’ambiance pour provoquer l’incrédulité, le malaise, la curiosité, comme lors du voyage de Bowman à la fin de 2001, l’odyssée de l’espace. Ne nous y trompons pas, Kubrick est déjà un maître pour réaliser ce genre de film : le meurtre de l’astronaute par HAL en est un parfait exemple. Dans 2001, l’odyssée de l’espace il y avait déjà de magnifiques travellings, nous les retrouvons ici dans Shining avec l’utilisation de ce nouvel outil qu’est la steadycam. Kubrick l’utilise judicieusement, lorsque Danny fait du tricycle dans les couloirs de l’hôtel et lors de la course poursuite dans le labyrinthe. Ces mouvements parfaitement maîtrisés accentuent le suspense et la tension de la séquence. L’utilisation de la musique classique assez oppressante sur certaines scènes, tout comme 2001, l’odyssée de l’espace est un atout majeur pour le film. On notera les différences de sons entre le parquet et le tapis où roulent le tricycle de Danny, un contraste sonore aussi bien maîtrisés que lors de la sortie des astronautes dans l’espace dans 2001 avec à la fois la respiration de l’astronaute, et le silence de l’espace. Techniquement, Shining est aussi maîtrisé que 2001, l’odyssée de l’espace. Le décor de l’Overlook Hotel en pleine tempête de neige, le labyrinthe à l’extérieur, la chambre 237, la salle de bal avec son bar, les longs couloirs de l’hôtel, la cuisine, le garde manger et la grande salle avec son escalier, autant de lieu que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Les personnages y évoluent chacun à leur manière, Jack en recherche de motivation pour écrire et pour tuer en parlant avec les anciens pensionnaires de l’hôtel, Danny attiré par les esprits qui lui veulent du mal (les jumelles, la chambre 237) et Wendy de façon tout à fait logistique. Les esprits sont amicaux envers Jack même si certaines mises en gardes sont opérées, effroyables avec Danny. Wendy n’en apercevra qu’à la fin avant de quitter l’hôtel. Ses rencontres fantastiques sont assez troublantes et sont parfaitement amenées par le réalisateur. Jack Nicholson joue un de ses meilleurs rôles. Quarante ans après sa réalisation, Shining est toujours aussi efficace, beau à couper le souffle et restant une référence pour un grand nombre de cinéphiles. A juste titre.
« Un film fascinant sur les phénomènes parapsychologiques extrasensoriels. La fin du livre de King, l’explosion de la chaudière, a été modifiée car trop convenue. « Il fallait, explique Kubrick, une fin que le public ne pût prévoir. » Jack Nicholson réussit à maintenir le suspense sur ses motivations jusqu’au bout. Non seulement une attention très grande est accordée au son, mais utilisant une caméra Steadicam, Kubrick multiplie les travellings et les fondus dans les scènes réalistes ; pour la partie imaginaire au contraire, il privilégie les plans fixes. Ainsi naît un climat d’angoisse proche de celle des romans de Stephen King. »
*** Jean Tulard, Guide des films, Bouquins, Robert Laffont.
« Si l’on voit Shining comme un film de genre, on s’aperçoit qu’il est très en « déçà » de ses excès, mais si on le considère comme le constat clinique de la désagrégation d’une cellule familiale, où le fantastique intervient comme la projection surréelle, dans une dimension qui n’existe pas ( ? ) dans la réalité, le film devient « réellement » terrifiant en ce qu’il démasque la famille comme une parfaite machine de meurtre et de folie. Kubrick revient en cela à l’essence du fantastique mais il crée aussi un fantastique moderne, où l’horreur surgit en plein jour, dans l’étincelante blancheur d’une neige qui fait divaguer le regard ou dans l’éclairage artificiel qui baigne le labyrinthique hôtel, dont l’obsédante architecture symétrique est l’imperturbable projection physique d’un temps où le présent redoute le passé, ses interminables couloirs parcourus par d’obsessionnels travellings qui semblent chercher à lui arracher son secret. Tous ces éléments font de ce film, qui a la densité et la pureté du diamant, le chef-d’œuvre stylistique de Kubrick. »
Stéphan Krezinski, Dictionnaire des films, Larousse.
« Kubrick choisit un roman de Stephen King, mais le transforme au point de décevoir les amateurs de Grand Guignol. Si Shining respecte les conventions du cinéma fantastique, c’est, avant tout, l’étude d’une folie grandissante chez cet écrivain en crise de création, qui s’isole du monde, puis tente d’assassiner sa femme et son fils. Le film a des rapports avec 2001 : l’un prolonge le mythe de Frankenstein (la machine se retournant contre son créateur) ; l’autre celui de Dracula, le héros étant possédé par les esprits qui hantent l’hôtel. Le réalisateur joue des espaces immenses, des couloirs interminables de l’hôtel où l’homme est comme écrasé, victime désignée par une puissance supérieure. Shining peut être vu, aussi, comme une critique de la famille américaine, avec un père qui se sent menacé par son enfant, lié aux forces surnaturelles, et à un cuisinier noir qui participe de la même magie. L’effroi est mental, la démarche labyrinthique, comme le jardin qui jouxte l’hôtel où la tragédie s’accomplit. Kubrick s’y confirme architecte visionnaire, le décor servant d’écho aux terreurs intimes de ses héros. »
TTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Grâce à l’ingénieuse adaptation de Stanley Kubrick du roman de Stephen King apporta non seulement la célébrité au romancier et au metteur en scène mais propulsa aussi Jack Nicholson dans le royaume des superstars. Son cris à glacer le sang « Voilàààààà Johnny ! » est devenu l’un des moments les plus mémorables de l’histoire du cinéma.
King qualifie lui-même son livre de « petite histoire sur la crampe de l’écrivain ». Avec le concours de la romancière Diane Johnson, Kubrick s’attaque aux thèmes de la communication et de l’isolement contenus dans le roman, les renforce par un symbolisme intense. Ces thèmes reviennent dans tout le film, en partie à travers le pouvoir psychique de « briller », en partie à travers la chute terrifiante de Jack dans la folie.
C’est un film sombre et troublant dans lequel Kubrick démontre toute sa maîtrise en créant un climat de terreur. Choisissant avec soin angles de prises de vues et rythmes, il nous entraîne dans la peur. Comme tous les chefs-d’œuvre, Shining transcende son statut d’adaptation pour devenir non seulement du Kubrick – avec des plans aériens spectaculaires, une utilisation symbolique de la couleur, des images labyrinthiques, le tout rehaussé par une musique mémorable et les décors inoubliables de Roy Walker – mais un classique du cinéma d’horreur moderne. Curieusement, Stephen King ne fut pas particulièrement satisfait de cette interprétation de son histoire de désagrégation de la réalité et de descente progressive dans la démence. En 1997, il collabora avec Mick Garris sur une mini-série télévisée qui suit son roman presque à la lettre. »
Roumiana Deltcheva, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.