Le seul film impersonnel de Stanley Kubrick, appelé par Kirk Douglas pour remplacer Anthony Mann à la réalisation de ce péplum au pied levé (Anthony Mann ne tournant que les premières scènes du film à la mine de sel). Le générique du film réalisé par Saul Bass est d’entrée magnifique avec les statues romaines défilant à l’écran de manière sobre et presque dans une ambiance lugubre, annonçant le ton du film. Le destin de Spartacus est quasiment une figure biblique, les références à la Bible étant parfois sous entendu que ce soit en introduction ou par les protagonistes. Le long déplacement des esclaves traversant l’Italie pour rejoindre la mer fait beaucoup penser à l’exode du peuple juif conduit par Moïse. En cela, Kubrick n’hésite pas à filmer quelques séquences pour s’attarder sur le peuple des esclaves : femmes, enfants, personnes âgées, nains qui composent le cortège. Le message sur l’esclavage ne s’applique pas uniquement à l’époque romaine et la scène où tous les esclaves survivants se lèvent pour se désigner en tant que Spartacus est particulièrement émouvante. La réalisation est parfaitement soignée, certaines séquences sont mémorables en plan large comme les mouvements de cohortes romaines face à l’armée des esclaves. Il y a également ce plan où Spartacus et ses hommes montent une pente à cheval alors qu’en arrière plan, une nuée d’esclaves descendent une colline. Il y a aussi le campement des esclaves en bord de mer avec une quantité de feux qui semblent s’étendre à l’infini. Le casting et l’interprétation des acteurs est assez exceptionnel, Kirk Douglas, Laurence Olivier, Charles Laughton et Peter Ustinov font des merveilles. On ne peut oublier Tony Curtis avec cette séquence pleine de sous entendu avec les huîtres et les escargots. L’issue de l’avenir de Spartacus ne dépendra pas des batailles et des actions qu’ils mènent mais uniquement du jeu des alliances et des complots entre généraux romains et sénateurs. Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’ambition de Crassus qui est celle de dominer Rome dans un premier temps est chamboulée avec l’arrivée de Virinia, la femme de Spartacus. Spartacus est un des meilleurs péplums jamais tourné (avec Ben Hur) par le sérieux du thème, de sa mise en scène et de ses interprètes.
« Producteur et principal interprète prévu de Spartacus, Kirk Douglas confie à Howard Fast le soin d’adapter son propre roman. Le scénario se révèle décevant, trop touffu et trop proche du roman, construit en flashes back. Douglas charge alors Dalton Trumbo, l’un des « dix d’Hollywood », l’une des plus célèbres victimes de la chasse aux sorcières, d’écrire un nouveau scénario. Le nom de Trumbo étant encore une source de problèmes, le scénariste est engagé sous le pseudonyme de Sam Jackson.
L’Universal impose à Douglas Anthony Mann comme metteur en scène. Mann, auquel l’Universal doit certains de ses meilleurs westerns, s’entend mal avec Kirk Douglas. Le tournage commence le 27 janvier 1959. Anthony Mann est renvoyé le 13 février. « Kirk Douglas, déclarait Mann, était le producteur de Spartacus : il voulait insister sur le côté « message ». Je pensais que le message passerait plus facilement en montrant « physiquement » toute l’horreur de l’esclavage. Un film doit être visuel, trop de dialogues le tuent… Regardez The Fall Of The Roman Empire ! Dès lors, nous étions en désaccord : je suis parti. J’ai travaillé près de trois semaines à la réalisation proprement dite et toute l’ouverture est de moi : les esclaves de la montagne, Peter Ustinov examinant les dents de Douglas, l’arrivée à l’école des gladiateurs et l’antagonisme avec Charles McGraw… Pour le reste, et jusqu’à l’évasion, le film est très fidèle à mon découpage. »
Kirk Douglas remplace alors Anthony Mann par Stanley Kubrick, qui vient de le diriger dans Les Sentiers de la gloire. A trente et un ans, Kubrick se trouve soudain à la tête d’un budget énorme, confronté à un scénario auquel il n’a pas travaillé et à une interprétation déjà choisie. Autant de raisons qui feront que Kubrick considérera toujours Spartacus comme son film le moins personnel. Parallèlement, Douglas avait choisi de remplacer Sabine Bethmann, initialement prévue pour le rôle de Varinia – il avait également pensé pour interpréter ce personnage à Jeanne Moreau et à Elsa Martinelli – par Jean Simmons. Il insiste également pour que les Romains soient joués par des acteurs anglais et les esclaves par des Américains. La présence de Dalton Trumbo fut bientôt révélée et le film suscita la colère des membres de l’American Legion, furieux que le scénario soit l’œuvre d’un écrivain communiste.
Volontairement engagé, Spartacus est une peinture tragique de la révolte des gladiateurs contre la puissance romaine. Celle-ci terminera victorieuse, jalonnant la via Appia d’esclaves crucifiés et prouvant ainsi que sa souveraineté retrouvée n’avait d’égale que sa barbarie. Certains, connaissent les prises de position de Kirk Douglas en faveur de l’Etat d’Israël, y ont également vu une symbolique apologie politique en faveur de ceux qui n’ont pas de patrie.
Superbe reconstitution, Spartacus est aussi une œuvre dont les personnages échappent aux stéréotypes habituels. La tendresse des scènes d’amour entre Varinia et Spartacus, le moment où tous les esclaves, battus et prisonniers, affirment être Spartacus, et naturellement la fin lorsque Varinia fait face à l’homme qu’elle aime, agonisant sur une croix, sont inoubliables. Le films s’attache parallèlement à Crassus auquel Laurence Olivier apporte une très curieuse ambiguïté. Attiré par Varinia, la femme de son ennemi, Crassus est aussi un politicien ambitieux et un chef de guerre prêt à la pire barbarie. La scène, coupée puis réintégrée, qui le voit manifester d’évidentes tendances homosexuelles avec son esclave Antoninus, joué par Tony Curtis, est particulièrement révélatrice. A la fin, Crassus fera combattre dans une ultime jouissance personnelle celui qui l’a repoussé et abandonné, Antoninus et celui dont il n’a pu ni par son charme ni par la peur séduire la compagne, Spartacus. Comme si Spartacus était le double négatif de Spartacus. »
Patrick Brion, Le cinéma d’aventure, Editions la Martinière.
« Commencé par Anthony Mann – dont le travail, la première séquence, est resté dans le montage final – et poursuivi par Stanley Kubrick appelé en remplacement par Kirk Douglas, producteur du film, avec lequel il avait tourné deux ans auparavant Les Sentiers de la Gloire, Spartacus souffre de ses nombreuses paternités : Mann et Kubrick, mais aussi Dalton Trumbo, Saul Bass, qui visualisa les scènes d’entraînement de l’école des gladiateurs et la bataille finale, et, surtout, Kirk Douglas et son directeur de production. En dépit de son hétérogénéité, de faiblesses narratives et de ruptures de rythme, Spartacus est un des meilleurs films épiques à grand spectacle ayant pour cadre historique la Rome antique. Il est aussi un des rares à aborder cette époque de manière adulte, hors les sempiternels clichés inhérents au genre auquel il appartient. »
*** Alain Garel, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.
« Kubrick en fait le chant de la découverte par l’homme de sa propre dignité. »
Dictionnaire des films, Larousse.
« Ironiquement Spartacus, tout en étant son plus grand succès commercial, est aussi son film le moins personnel. Après les Sentiers de la gloire, le cinéaste s’installe à Hollywood où il reste désoeuvré pendant deux ans, travaille sur un film pour Marlon Brando, La vengeance aux deux visages, que le comédien finalement mettra en scène. C’est alors que Kirk Douglas lui propose de remplacer au pied levé Anthony Mann, licencié après avoir réalisé la première séquence de Spartacus. C’est le seul film de Kubrick au scénario déjà écrit et aux acteurs déjà choisis. La mise en scène et le montage se feront sous la supervision de Kirk Douglas, vedette et producteur. Cette expérience amère ne se renouvellera pas. De plus, le roman de Howard Fast et le scénario de Dalton Trumbo, deux communistes américains, sont trop humanistes pour Kubrick le sceptique. Lui appartient à la génération libérale de l’après-guerre, désillusionnée par les crimes de l’URSS. Pourtant l’opposition entre les Romains corrompus et manipulateurs, tous joués par des acteurs anglais (Ustinov, Olivier, Laughton) et les esclaves, interprétés par des Américains (Douglas, Tony Curtis, Woody Strude) n’était pas sans rejoindre certains thèmes kubrickiens. »
TT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Anthony Mann, le premier réalisateur de ce péplum, fut congédié par Kirk Douglas peu après le début du tournage, même si certaines scènes qu’il tourna dans le désert figurent dans le montage final. On confia alors à Stanley Kubrick le soin de donner vie au récit d’Howard Fast qui racontait une révolte d’esclaves dans la Rome Antique. Il s’en acquitta avec brio, mêlant les scènes de lutte de pouvoir au Sénat à celles illustrant la fraternité entre les esclaves.
Spartacus (Kirk Douglas) incite les autres esclaves à se soulever contre l’oppresseur. Parmi eux, Antoninus (Tony Curtis), jeune favori du Romain Marcus Crassus (Laurence Olivier) qui fulmine de voir son mignon lui échapper. Lors de sa restauration trente ans après sa sortie, une scène de bain explicitant la relation entre le maître et l’esclave, coupée en 1960 car trop ouvertement homosexuelle, fut réintroduite. Anthony Hopkins enregistra le dialogue perdu d’Olivier, décédé.
Kubrick met brillamment en scène la révolte et les scènes de bataille mais ce qui surprend le plus de la part d’un réalisateur peu habitué aux scènes de grande émotion, c’est le final déchirant, quand Varinia (Jean Simmons), l’amour de Spartacus, lui tend leur bébé pour qu’il le voie tandis qu’il meurt crucifié aux côtés de ses partisans. Superbe. »
Joanna Berry, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.