Alfonso X – Cantigas de Santa Maria

Alfonso X – Cantigas de Santa Maria (4,53/5)

            Le terme de cantiga, comme celui de cantar ou cantica, fut abondamment utilisé dans le royaume de Castille jusqu’au milieu du XVe siècle pour désigner une composition poético-musicale, sacrée et profane, en langue galaïco-portugaise ; il s’opposait à celui de decir qui s’appliquait à un poème qui n’était pas mis en musique. Pourtant, sur l’ensemble des canticas galaïco-portugaises conservées dans plusieurs cancioneros du bas moyen âge, plus de 2000, seules les six œuvres attribuées au jongleur de Vigo Martin Codax et celles appartenant au corpus connu sous le nom de Cantigas de Santa Maria ont été conservées avec leur musique. Les Cantigas de Santa Maria, comprenant plus de quatre cents œuvres consacrées à la Vierge, furent sans doute rassemblées dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, entre 1250 et 1280, sous le contrôle du roi de Castille de cette époque, Alphonse X « le Sage ». Par sa cohérence interne, thématique et formelle, par son homogénéité stylistique, par son ampleur, et même par la beauté des manuscrits qui nous la transmettent, certains remplis de luxueuses miniatures, cette collection apparaît comme un phénomène singulier dans l’histoire de la musique médiévale et constitue à l’évidence le cancionero de thème marial le plus riche d’Europe.

            Parmi la vaste production scientifique et littéraire surgie sous le mécénat du roi sage, ces chants à la Vierge sont probablement la création la plus originale. C’est, par exemple, le seul opus écrit dans une langue autre que le castillan (langue officielle du royaume depuis Alphonse IX) : l’usage du galaïco-portugais fut sans doute dû au fait qu’il était considéré à ce moment-là, et pratiquement jusqu’au XVe siècle, comme la langue la plus courtoise et aristocratique, la plus apte à la poésie lyrique. C’est aussi l’une des rares œuvres à n’être pas consacrées à des thèmes juridiques, scientifiques ou historiques (il faudrait mentionner dans ce groupe le Libro de axedrez, dados y tablas, quelques cantigas profanes et la traduction du Libro de Calila e Dimma). Finalement, c’est celle qui fait le plus d’allusions à la figure du roi : plusieurs poèmes nous le présentent comme un troubadour dévoué à sa dame, la Vierge Marie, ou qui racontent,  à la première personne, des événements de sa vie où l’intervention de la Vierge fut providentielle (comme dans le cantinga 209, Muito faz grand’erro, qui le montre réchappé d’une maladie grave grâce à la présence à ses côtés d’une première rédaction du livre des Cantigas) ; en d’autres occasions on mentionne ses parents, etc. D’autre part on sait qu’Alphonse X tenait cette collection en grande estime, au point de solliciter dans son testament que « tous les livres des Cantares de loor de Sancta Maria soient dans la même église où notre corps sera enterré. »

            En vérité, on n’attribue au roi qu’une petite partie des quatre cents pièces de la collection pour ce qui est de la composition elle-même. Sa tâche fut surtout d’organiser, diriger et corriger (comme le reflètent certaines miniatures qui accompagnent les cantigas où le roi apparaît parmi ses scribes et ses ménestrels collaborateurs) et c’est donc à lui que semble revenir l’homogénéité stylistique de l’œuvre. Il ne paraît donc pas exagéré d’affirmer que les Cantigas constituent son œuvre la plus personnelle.

            Quant aux auteurs « réels » de chaque pièce on ne saurait oublier qu’Alphonse X sut s’entourer non seulement de grands hommes des sciences de son temps, mais aussi de grands poètes et musiciens. Sa cour est un refuge naturel pour les troubadours fuyant la Provence postalbigeoise. Et par exemple Guiraut de Riquier, très célèbre à son époque, qui avait déjà écrit auparavant plusieurs canço consacrées à la Vierge, demeura à la cour alphonsine durant les années où les Cantigas furent rédigées et il est possible qu’il ait participé à leur élaboration. D’autres troubadours de moindre importance, venant du sud de la France, semblent avoir également composé quelques poèmes, de même que d’autres musiciens -poètes provenant de la Galice ou du Portugal ou de la Castille elle-même, tels que Joan Airas, Pero da Ponte ou Joan Soares Coelho. La collaboration d’artistes d’origine islamique ou juive n’est pas non plus à écarter.

            Les Cantigas de Santa Maria nous sont parvenues grâce à quatre manuscrits, l’un conservé à la Biblioteca Nacional de Madrid (signature 10069), deux au Real Monasterio de l’Escorial (B j.2 et T.j.1), et un à Florence (Biblioteca Nazionale Centrale, Banco rari 20), ce dernier sans musique, bien qu’il y figure des portées. Seul le volume se trouvant à l’Escorial et signé T.j.1 conserve la totalité de la collection. Celui de Madrid, qui vient de Tolède, ne comprend que les cent premières cantigas, ce qui semble refléter un premier état dans la composition de l’oeuvre complète. Celui qui possède la signature B.j.2 se distingue par l’abondance et la beauté de ses miniatures ainsi que par la perfection de sa notation musicale, ce qui lui a valu le surnom de Codex Princeps.

            La thématique générale des Cantigas est la narration des miracles survenus par l’intercession de la Vierge (appelées Cantigas de miragre). Cependant, au fil du recueil, toutes les dix pièces il en apparaît une qui n’est pas narrative mais qui possède une intention plus lyrique. Elles appartiennent à celles qu’on appelle les Cantigas de loor, qui louent la Vierge Marie, qui la remercient de son rôle médiateur ou qui chantent ses vertus. Par leur caractère hymnique elles allaient établir un lien avec d’autres formes sacrées, telles que le trope, la séquence ou le conductus. Tel est le cas de la cantiga n°100 Santa Maria strela do dia, où la Vierge nous est présentée comme l’étoile qui doit nous conduire vers Dieu et qui n’est qu’une glose de l’hymne très connu d’Ave maris stella, ou la n°400 Pero cantigas de loor.

            Pour rassembler la grande quantité d’arguments nécessaires aux « cantigas de milagro », Alphonse X et ses collaborateurs utilisèrent comme sources directes avant tout les légendes répandues dans tout l’occident chrétien et les histoires liées aux sanctuaires de la Péninsule, et beaucoup moins les précédents littéraires. La cantiga n°18 Por nos de dulta livrar, qui nous raconte comment des vers à soie tissèrent pour la Vierge Marie un voile que leur maîtresse avait promis et oublié, provient sans doute de la tradition orale ; la narration du blessé au visage par une flèche qui est guéri par la Vierge de Santa Maria d’Elche, cantiga n° 126 De toda chaga ben pode guarir, ou celle où un joueur blasphème perd la parole et, repenti, le recouvre à Santa Maria de Salas, Pode por Santa Maria, cantiga n° 163, sont des exemples d’histoires directement en rapport avec un centre hispanique.

            Quant aux sources littéraires, il ne fait aucun doute que les collections de poèmes en honneur de la Vierge, déjà existantes en grand nombre, que ce soit en latin ou dans une langue vernaculaire, étaient connues du roi sage et allaient être utilisées non seulement pour l’obtention de miracles à raconter mais aussi comme modèles généraux dans l’œuvre complète. C’est le cas des Miracles de Notre Dame de Gautier de Coincy d’où pourrait avoir surgi le plan générale de l’œuvre alphonsine, puisqu’elle est également structurée autour de la division entre poèmes de miracles et de louange.

            Des arguments concrets servant pour les Cantigas furent également empruntés à l’œuvre espagnole homologue de celle de de Coincy, Los milagros de Nuestra Senora de Gonzalo de Berceo, au Speculum historiale de Vicente de Beauvois ou au Liber Maria du théologien et théoricien musical ami d’Alphonse X, Gil de Zamora, toutes du XIIIe siècle. (L’histoire de la cantiga n°37, Miragres fremosas faz por nos, qui est celle d’un amputé, fou de douleur, est prise de cette dernière collection).

            Les Cantigas offrent une extraordinaire richesse métrique en ce qui concerne le nombre de syllabes par vers ou le nombre de vers par strophe, mais en revanche la structure générale de chaque pièce est d’une grande uniformité. Plus de quatre-vingt-dix pour cent des compositions apparaissent comme les héritières de la forme arabe connue sous le nom de zejel, qui, comme elles, consiste en la répétition constante d’un refrain alternant avec plusieurs strophes dont le ou les derniers vers riment avec le refrain. C’est le fait sur lequel certains chercheurs se sont fondés principalement pour essayer de démontrer l’origine arabe de ce répertoire.

            Musicalement, ces Cantigas à refrain (ainsi qu’Anglès les appelle) se situeraient dans le cadre des formes fixes fondamentales du bas moyen âge, le virelai. Le rapport entre les derniers vers de chaque strophe et le refrain est encore plus étroit du fait qu’ils empruntent la musique de ce dernier. Nous avons donc des schémas musicaux du type AA/bbaa (par exemple la n°18, la n°176, Soltar pode muit, ou la n°123, De Santa Maria sinal), AB/ccab (n°181 ou n°119, Como somos per constello) ou AB/bbab (n°142 En a gran coita), avec une première fin ouverte puis fermée lorsqu’une mélodie se répète immédiatement. Ainsi étaient jetés sur les fondements d’un schéma musical qui allaient devenir profondément populaire en Espagne et au Portugal, et qui à partir du XVe siècle, commencerait à être appelé Villancico. Les Cantigas qui ne peuvent être rapportées à la forme du virelai sont normalement des compositions sans refrain, comme par exemple la n°400.

            C’est sans doute plusieurs raisons qui poussèrent le roi sage à rassembler systématiquement des chansons en l’honneur de la Vierge : son goût, déjà manifeste dans d’autres œuvres, pour la compilation ou son penchant pour la poésie et la narration sans doute, mais aussi et surtout sa pure dévotion mariale.

            A un moment où la poésie troubadouresque est complètement associée à l’idée de l’amour courtois, faire d’Alphonse X le Sage la figure d’un troubadour qui chante sa dame idéalisée, la Vierge Mari en personne, n’est pas du tout une idée erronée. Il est même difficile de ne pas établir ce lien. Le roi lui-même en avait cette vision, comme nous l’avons dit, et c’est ainsi qu’il se présente dès la cantiga prologue. Le concept divinisé de la femme dans la poésie médiévale a pu donner lieu à l’apparition de cette littérature mariale. Si d’autres poètes, dans d’autres pays, chantaient les vertus d’autres dames de ce monde, comment ne pas chanter celle dont la bonté et la beauté est incomparables à la leur ?

            De ce point de vue, la collection suppose fondamentalement la sacralisation du fin’ amor ou, pour citer Ismael Fernandez de la Cuesta, le transfert au divin de l’attitude troubadouresque.

                                                                                   Jesus Martin Galan, carton original CD.

01 Introduction   ****

 

02 Santa Maria, strela do dia *****

            Celle-ci est une louange.

Santa Maria,                                                                                                                     Sainte Marie

Strela do dia,                                                                                                                     étoile du jour,

mostra-nos via                                                                                                                  montre nous le chemin

pera Deus e nos guia.                                                                                                     Vers Dieu, et guide-nous.

 

Ca veer faze-los errados                                                                                                 Tu fais que les égarés

que perder foran per pecados                                                                                         qui furent trompés par leurs péchés

entender de que mui culpados                                                                                       comprennent qu’ils sont coupables ;

son ; mais per ti son perdoados                                                                                    mais tu leur pardonnes

da ousadia                                                                                                                    l’audace

que lles fazia                                                                                                                qui les pousse

fazer folia                                                                                                                      à faire des folies

mais que non deveria.                                                                                                  qu’ils ne devraient pas.

Santa Maria…                                                                                                             Sainte Marie…

 

Amostrar-nos deves carreira                                                                                        Tu dois nous montrer le chemin

por gaar en toda maneira                                                                                              pour gagner à tout prix

a sen par luz e verdadeira                                                                                             la lumière sans pareil et véritable

que tu dar-nos podes senlleira ;                                                                                    que toi seule peux  nous donner ;

ca Deus a ti a                                                                                                               car à toi Dieu

outorgaria                                                                                                                     le concéderait

e a querria                                                                                                                   et voudrait nous la donner

por ti dar e daria.                                                                                                          Pour toi, et nous la donnerait.

Santa Maria….                                                                                                             Sainte Marie…

 

Guibar ben nos pod’ o teu siso                                                                                     Ton jugement peut nous guider,

mais ca ren pera Parayso                                                                                              plus que tout, au Paradis, où

u Deus ten sempre goy’ e riso                                                                                     Dieu est toujours joyeux et souriant

pora quen en el créer quiso ;                                                                                        pour celui qui a voulu croire en lui ;

e prazer-m-ia                                                                                                                et j’aimerais,

se te prazia                                                                                                                   s’il te plaisait,

que foss’ a mia                                                                                                              que mon âme soit

alm’ en tal compannia.                                                                                                   En une telle compagnie.

Santa Maria…                                                                                                               Sainte Marie…

 

03 Pero cantigas de loor *****

Celle-ci est louange à Sainte Marie.

Pero cantigas de loor                                                                                                      Bien que j’ai écrit toute sorte

fiz de muitas maneiras                                                                                                   de cantigas de louange,

avendo de loar sabor                                                                                                      louant comme il convient

a que nos da carreiras                                                                                                    celle qui nous montre le chemin

como de Deus ajamos ben,                                                                                           pour atteindre le bien de Dieu,

sol non tenno que dixe ren :                                                                                         il me semble n’avoir rien dit :

ca atant’ é comprida                                                                                                       la louange est si longue

a loor da que nos manten,                                                                                            de celle qui nous maintient

que nunca a fiida.                                                                                                          Que jamais elle ne s’achève.

 

Pero fiz com’oy dizer                                                                                                       Mais je fis comme j’ouïs dire

que fez Santa Soffia,                                                                                                        que fit Sainte Sophie,

que sa mealla offreçer                                                                                                    qui, de très bon coeur,

foy, ca mais non avia,                                                                                                      offrit ses miettes

a Deus de mui bon coraçon ;                                                                                        à Dieu, car elle n’avait rien d’autre ;

mais o meu é mui meor don                                                                                         mais mon don est meilleur

que lle dou mui de grado,                                                                                             et je le donne de très bon gré ;

e cuid’ end’ aver gualardon                                                                                           J’en attends une récompense

mui grand’ e muit » onrrado.                                                                                       Très grande et honorable.

 

Ca pero o don mui pouc’ é,                                                                                           Mais que le don soit petit,

segund’ a mia probeza,                                                                                                  en accord avec ma pauvreté,

non catara est’, a la ffe,                                                                                                  peu importe à

a Sennor da franqueza ;                                                                                                 la Dame de la générosité ;

ca por un don, esto sey ja                                                                                              car je sais que pour un don

que ll’eu dé, çento me dara                                                                                          que je lui donnerai, Elle me donnera cent

dos seu mui nobres does,                                                                                              de ses très nobles dons,

e a mia mingua comprira                                                                                             et ma pauvreté s’acquittera

conos seus gualardoes.                                                                                                  De ses récompenses.

 

E poren lle quero rogar                                                                                                  C’est pourquoi je veux la prier

que meu don pequeninno                                                                                             que mon petit don

reçeb’ e o queyra fillar                                                                                                    elle reçoive et prenne

por aquel que meninno                                                                                                  pour cet enfant

no seu corpo sse figurou                                                                                                qui se forma dans son corps,

e sse fez om’ e nos salvou                                                                                              se fit homme et nous sauva

por nos dar parayso,                                                                                                        pour nous donner le paradis,

e pois consigo a levou,                                                                                                    et qui ensuite, très sage,

e foi y de bon siso.                                                                                                            l’emporta avec lui.

 

04 Instrumental   ****

 

05 Muito faz grand’ erro   ****

            Comment le roi Don Alphonse de Castille tomba malade à Vitoria et sentit une douleur se forte qu’on pensa qu’il allait mourir ; on lui mit dessous le livre des Cantigas de Santa Maria et il guérit.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz,                                                          Il vit en grande faute et il commet une grave offense

a Deus quen lle nega o ben que lle faz.                                                      À Dieu celui qui nie le bien qu’il fait.

 

Mas en este torto per ren non jarei                                                            Mais moi jamais je ne tomberai dans cette erreur,

que non cont’ o ben que del recebud’ ei                                                  car je ne compte plus le bien que j’ai reçu

per ssa Madre Virgen, a que sempr’ amei,                                               de sa Mère la Vierge, que j’ai toujours aimée,

e de a loar mais d’outra ren me praz.                                                         Et rien ne me plaît tant que de la louer.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                            Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

E, como non devo aver gran sabor                                                           Comment n’éprouverais-je pas un grand plaisir

en loar os feitos daquesta Sennor                                                             à louer les faits de cette Dame

que me val nas coitas e tolle door                                                             qui me secoure dans mes peines et m’ôte la douleur

e faz-m’ outras mercees muitas assaz ?                                                     Et me fait tant d’autres grâces ?

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                       Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

Poren vos direi o que passou per mi,                                                          Je vous dirai ce qui m’arriva

jazend en Bitoria enfermo assi                                                                     gisant à Vitoria si malade

que todos ciudaven que morress’ ali                                                          que tous pensaient que j’allais mourir céant

e no atendian de mi bon solaz.                                                                    Et nul n’attendait ma guérison.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                       Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

Ca hua door me fillou y atal                                                                        Une maladie me vint de sorte

que eu ben cindava que era mortal,                                                           que je la croyais mortelle

e braadava : « Santa Maria, val,                                                                   et suppliais à tout instant : « Sainte Marie, aide-moi,

e por ta vertud’ aqueste mal desfaz. »                                                       et défais par ta vertu cette douleur. »

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                       Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

E o fisicos mandavan-me poer                                                                      Les médecins ordonnaient que l’on me mît

panos caentes, mas nono quix fazer,                                                          des linges chauds, mais je m’y refusai

mas mandei o Livro dela aduzer ;                                                                et demandai que l’on me portât le Livre de la Vierge :

e poseron-mio, e logo jouv’ en paz,                                                            aussitôt fait, je trouvai de suite la paix.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                            Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

Que non braadei nen senti nulla ren                                                          Je ne me plaignis pas et ne sentis point de douleur,

da door, mas senti-me logo mui ben ;                                                        mais me trouvai très bien ;

e dei ende graças a ela poren,                                                                      j’en rendis grâce à la Vierge,

ca tenno ben que de meu mal lle despraz.                                               Et il me semble que mon mal Lui pesait.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                            Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

Quand’ esto foi, muitos eran no logar                                                        Nombreux furent ceux

que mostravan que avian gran pesar                                                          qui montraient de la peine

de mia door e fillavan-s’ a chorar,                                                               à me voir souffrir et qui fondaient en larmes

estand’ ante mi todos come en az.                                                             Tous devant moi à la file.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                       Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

E pois viron a mercee que me fez                                                                Et quand ils virent la merci que me fit

esta Virgen santa, Sennor de gran prez,                                                    cette Vierge sainte, Dame de grande gloire,

loarona muito todos dessa vez,                                                                   ils la louèrent beaucoup en cette occasion

cada uu poendo en terra sa faz.                                                                  Et tous mirent leur visage en terre.

Muito faz grand’ erro, e en torto jaz…                                                       Il vit en grande faute et il commet une grave offense…

 

06 Por nos de dulta tirar *****

Celle-ci raconte comment Sainte Marie fit que les vers à soie tissent deux coiffes, parce que la femme qui les gardait lui en avait promis une et ne la lui avait pas donnée.

Por nos de dulta tirar,                                                                                                     Pour nous tirer de doute,

praz a Santa Maria                                                                                                        plaise à Sainte Marie

de seus miragres mostrar                                                                                              de nous montrer ses beaux

fremosos cada dia.                                                                                                          Miracles chaque jour.

 

E por nos fazer veer                                                                                                        Et pour nous faire voir

sa apostura,                                                                                                                      sa grande beauté,

gran miragre foi fazer                                                                                                     elle voulut faire un miracle

en Estremadura,                                                                                                               en Estrémadure,

en Segovia, u morar                                                                                                        à Ségovie où vivait

hua dona soya,                                                                                                                  une femme

que muito sirgo criar                                                                                                      qui produisait chez elle

en ssa casa fazia.                                                                                                           Beaucoup de soie.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Porque os babous perdeu                                                                                              Comme elle avait perdu

e ouve pouca                                                                                                                   ses vers et obtint

seca, poren prometeu                                                                                                    peu de soie, elle promit

dar hua touca                                                                                                                 de donner une coiffe

per’a omagen onrrar                                                                                                       pour honorer l’image

que no altar siia                                                                                                                de la Vierge sans pareil

da Virgen que non a par,                                                                                                qui était sur l’autel

en que muito criya.                                                                                                         Et en qui elle croyait beaucoup.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Pois que a promessa fez,                                                                                               La promesse faite,

sempre creceron                                                                                                            les vers grandirent

os babous ben dessa vez                                                                                               et grandirent, et cette fois

e non morreron ;                                                                                                             ne moururent pas ;

mas a dona con vagar                                                                                                     mais la femme, avec le retard

grande que y prendia,                                                                                                     si grand qu’elle prenait,

d’ a touca da seda dar                                                                                                    oubliait toujours

senpre ll’escaecia.                                                                                                         De donner la toque de soie.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Onde ll’ aveo assi                                                                                                         Or il advint

ena gran festa                                                                                                                pendant la grande fête

d’Agosto, que veo y                                                                                                      d’août, lorsqu’elle alla

con mui gran sesta                                                                                                      à l’heure la plus chaude

ant’ a omagen orar ;                                                                                                       prier devant l’image,

e ali u jazia                                                                                                                    que, prostrée devant la prière,

a prezes, foi-lle nenbrar                                                                                                 elle se rappela de la toque

a touca que devia.                                                                                                         qu’elle devait.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Chorando de coraçon                                                                                                     Pleurant de tout son coeur

foi-sse correndo                                                                                                               elle revint en courant

a casa, e viu enton                                                                                                          chez elle et vit alors

estar fazendo                                                                                                                 que les insectes

os bischocos e obrar                                                                                                       travaillaient

na touca a perfia,                                                                                                            avec entêtement à la coiffe,

e começou a chorar                                                                                                        et elle se mit à pleurer

com mui grand’ alegria.                                                                                                 Avec une grande joie.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

E pois que assi chorou,                                                                                                   Et après avoir pleuré,

meteu ben mentes na touca ;                                                                                      elle regarda la coiffe et appela

des i chamou muitas das gentes                                                                               beaucoup de gens

y, que veessen parar                                                                                                       pour que tous voient

mentes como sabia                                                                                                        que la Mère de Dieu

a Madre de Deus lavrar                                                                                                  savait tisser

per santa maestria.                                                                                                       Avec une sainte maîtrise.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

As gentes, con gran sabor,                                                                                             Avec grand plaisir les gens

cuand’ est’ oyron                                                                                                            quand ils entendirent ceci,

dando aa Madre loor                                                                                                      descendirent dans la rue,

de Deus, sayron                                                                                                                pour louer la Mère

aas ruas braadar,                                                                                                             de Dieu et chanter :

dizendo : « Via, via                                                                                                      « Passez, passez, regardez

o gran miragre catar                                                                                                       le grand miracle que fit

que fez a que nos guia. »                                                                                             celle qui nous guide ».

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Un e un, e dous e dous                                                                                                   Un à par un et deux à deux,

log’ y veeron ;                                                                                                                tous accoururent ;

ontre tanto os babous                                                                                                    pendant ce temps les vers

outra fezeron                                                                                                                   firent une autre coiffe,

touca, per que fossen par,                                                                                             pour qu’il y en ait une paire

que se algen queria                                                                                                      et que si quelqu’un voulait

a hua delas levar,                                                                                                          En emporter une

a outra leixaria.                                                                                                                Il en restât une autre.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

Poren don Affons’ el Rei                                                                                                 Alors le roi Alphonse

na ssa capela                                                                                                                  apporta dans sa chapelle

trage, per quant’ apres’ ei,                                                                                            une coiffe, il me semble

end’ a mais bella,                                                                                                           la plus belle,

que faz nas  festas sacar                                                                                                et il  la montre lors des fêtes

por toller eregia                                                                                                               pour éloigner l’hérésie de ceux

dos que na Virgen dultar                                                                                               qui par leur mauvais esprit

van per sa gran folia.                                                                                                      Doutent de la Vierge.

Por nos de dulta tirar…                                                                                                  Pour nous tirer de doute…

 

07 Instrumental   ****

 

08 Pode por Santa Maria *****

Comment un homme de Huesca qui jouait aux dés renia Sainte Marie et perdit la parole ; puis il fut en pélerinage à Santa Maria de Salas et la recouvra.

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala                                        Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole

e ar, se sse ben repente, / per ela pode cobra-la.                                   Et, s’il se repent, peut la recouvrer grâce à elle.

 

E desto fez un miragre / a Virgen Santa Maria                         La Sainte Vierge fit à Huesca

mui grand’ en Osca, dun ome / que ena tafuraria                  un miracle très grand, d’un homme qui dans une maison de jeu

jogara muito os dados / e perdera quant’ avia                        joua beaucoup aux dés et perdit tout ce qu’il avait ;

poren descreeu na Virgen / que sol non quis recea-la           alors il renia la Vierge et refusa de la respecter.

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala…                               Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole…

 

Tanto que est’ ouve dito, / foi de seu corpo tolleito               Sitôt qu’il eut dit, son corps devint estropié

polo gran mal que dissera, / e, par Deus, foi gran dereito         à cause de sa méchanceté puni par Dieu qui fut juste

e logo perdeu a fala, / ca Deus ouve del despeito,                  puis il perdit la parole, car Dieu, dépité,

que lla tolleu a desora, / como se dissesse ; « cala ! »           lui ôta sur le champ, comme pour dire ; « Tais toi ! ».

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala…                               Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole…

 

Assi esteve gran tempo / que dali no se mudava,                   Il resta ainsi longtemps, sans bouger de là ;

e a cousa que queria / per sinaes amostrava ;                         quand il voulait quelque chose il le montrait du geste ;

e desta guisa a Salas / dali levar-sse mandava,                        alors il demanda qu’on le mène à Salas

e deu-ll’ a lingua tal soo /  como fogo que estala.                  Où il se mit à parler comme le feu qui crépite.

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala…                             Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole…

 

E catando o omagen, / chorou muit’ e falou logo                   Et regardant l’image, il pleura beaucoup et dit :

e diss’ : « Ai, Santa Maria, / que me perdoes te rogo,            « Aïe, Sainte-Marie, je te prie de me pardonner,

e des aqui adeante, / se nunca os dados jogo,                         et s’il m’arrivait de jouer encore aux dés,

a mia lingua seja presa / que nunca queras solta-la. »          que ma langue soit attrapée et que jamais tu ne me la rendes! »

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala…                              Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole…

 

Logo que est’ ouve dit, / foi de todo mui ben sao,                  Après qu’il eut dit, il fut tout à fait guéri,

e quantos aquesto viron / loaron poren de chao                    et ceux qui virent cela louèrent ouvertement

a Virgen Santa Maria ; / e aquel foi bon crischao                    la Vierge Marie ; et à partir d’alors

e des ali adeante / punnou senpre en loa-la.                          Cet homme fut bon chrétien et la loua toujours.

Pode por Santa Maria / o mao perde-la fala…                               Par Sainte Marie, le méchant peut perdre la parole…

 

09 Miragres fremosos faz por nos *****

            Celle-ci raconte comment Sainte Marie fit qu’un homme récupère son pied qu’il avait coupé à cause de l’angoisse de sa douleur.

Miragres fremosos                                                                             De beaux miracles

faz por nos Santa Maria,                                                                   merveilleux

e maravillosos.                                                                                 Sainte Marie fait pour nous.

 

Fremosos miragres faz que en Deus creamos,                         Elle fait de beaux miracles, pour que nous croyions en Dieu,

e maravillosos, por que o mais temamos ;                               merveilleux, pour que nous le craignions davantage ;

porend’ un daquestes é ben que vos digamos,                        Il est bien qu’on vous en raconte un

dos mais piadosos.                                                                      Parmi les plus pieux.

Miragres fremosos…                                                                       De beaux miracles…

 

Est’ aveo na terra que chama Berria,                                        Cela arriva dans le pays appelé Berria,

dun ome coytado a que o pe ardia,                                           à un homme affligé dont le pied lui cuisait de douleur

e na ssa eigreja ant’ o altar jazia                                               et qui gisait dans une église au pied de l’autel

ent’ outros coitosos.                                                                   Auprès d’autres infortunés.

Miragres fremosos…                                                                    De beaux miracles…

 

Aquel mal do fogo atanto o coytava,                                     Le feu de la douleur le tourmentait tellement

que con coita dele o pe tallar mandava ;                                   qu’à grand regret il ordonna q’uon lui coupât le pied,

e depois eno conto dos çopos ficava,                                        et, parmi les estropiés, il vint grossir le rang

desses mais astrosos,                                                                    des plus misérables.

Miragres fremosos…                                                                      De beaux miracles…

 

Pero con tod’ esto sempr’ ele confiando                                   Mais malgré tout il continue à croire

en Santa Maria e mercee chamando                                         en Sainte Marie et à lui demander la grâce

que dos seus miragres en el fosse mostrando                          qu’un de ses miracles en lui se montre

non dos vagarosos,                                                                      et non un des moindres.

Miragres fremosos…                                                                      De beaux miracles…

 

E dizendo : « Ay, Virgen, tu que es escudo                                 Et disant : « Aïe, Vierge, toi qui es toujours

sempre dos coitados, queras que acorrudo                                le bouclier des affligés, tu voudras me porter secours ;

seja per ti ; se non, serei oi mait teudo                                       sinon, dorénavant on me tiendra pour l’un

por dos mais nojosos. »                                                                des plus malmenés. »

Miragres fremosos…                                                                         De beaux miracles…

 

Logo a Santa Virga a el en dormindo                                        Alors la Sainte Vierge, tandis qu’il dormait,

per aquel pe a mao yndo e viindo                                            lui passa plusieurs fois la main sur le pied,

trouxe muitas vezes, e de carne conprindo                            le remplissant de chair, de doigts

con dedos nerviosos.                                                                   Et de nerfs.

Miragres fremosos…                                                                      De beaux miracles…

 

E quando s’ espertou, sentiu-sse mui ben sao,                        Et quand il s’éveilla, il se sentit très sain

e catou o pe ; e pois foi del ben certao,                                     et vit son pied ; il s’en assura,

no semellou log’, andando per esse chao,                                puis marchant sur cette plaine, il ne semblait plus

dos mais preguinçosos.                                                              Aussi lent.

Miragres fremosos…                                                                      De beaux miracles…

 

Quantos aquest’ oyron, log ali veeron                                    En entendant cela, on accourut sur-le-champ,

e aa Virgen santa graças ende deron,                                     on rendit grâce à la Vierge

e os seus miragres ontr’ os outros teveron                             et l’on tint ses miracles, entre tous,

por mais groriosos.                                                                    Pour les plus glorieux.

Miragres fremosos…                                                                   De beaux miracles…

 

10 Instrumental *****

 

11 De toda chaga ben pode guarir   ****

            Celle-ci raconte comment Sainte Marie guérit un homme à Elche d’une flèche qui lui avait traversé les os du visage.

De toda chaga ben pode guarir                                                                    Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries

e de door a Virgen sen falir.                                                                       Par la Vierge, sans faute.

 

Como saou en Elche hua vez                                                                   A Elche, une fois, Sainte Marie,

Santa Maria, a Sennor de prez,                                                                 la Dame de gloire, guérit un homme

a un ome de chaga quelle fez                                                                 d’une blessure de flèche

hua saet’, onde cuidou fiir.                                                                     Dont il pensait mourir.

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

Ca a saeta ll’ entarara assy                                                                      La flèche entra d’une telle façon

pelos ossos da faz, com’ aprendi,                                                           dans les os du visage, comme je l’appris,

que non lla podia tirar dali                                                                      qu’on ne parvient pas à la retirer,

per maestria, nen y aviir.                                                                         Même par la chirurgie ;

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

E con teaces a yan fillar,                                                                             On voulait la saisir par des tenailles,

mas per ren non lla podian tirar                                                                  mais il n’y eut pas moyen d l’ôter

nen con baesta que yan armar ;                                                                  ni avec une arbalète,

ca Deus non llo queria consentir                                                                  car Dieu ne consentit pas

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

Que guarisse, senon pola Sennor                                                                 qu’elle soit guérie sinon par sa Mère,

nossa, ssa Madre. Poren sofredor                                                             Notre Dame. Et ainsi cet homme souffrit

foi aquel ome de tan gran door,                                                                   une grande douleur dont Dieu vous garde

de qual vos guarde Deus, se por ben vir.                                              Si elle venait à vous prendre.

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

Pois viu aquel ome que ren valer                                                                 Quand cet homme vit

non lle podia que fosse fazer,                                                                     que rien de ce qu’il faisait ne lui servait

ben ant’ o sue altar se fez trager                                                                 il demanda qu’on l’emmène

de Santa Maria, e repentir –                                                                     devant l’autel de Sainte Marie ;

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

Se foi de seus pecados ; e chorou                                                                Il se repentit de ses péchés

muito e mui ben se maefestou                                                                     et pleura beaucoup et se confessa très bien,

e Santa Maria muito chamou,                                                                  et il invoqua beaucoup Sainte Marie,

e logo o ferro lle fez sayr                                                                         et Elle lui fit sortir le fer,

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

Sen door ela dos ossos da faz.                                                                     Sans aucune douleur, des os du visage.

E esto viron omees assaz,                                                                           Et de nombreux hommes virent cela,

que a loaron, ca en ela jaz                                                                           et la louèrent, car en elle réside

mais de ben que podemos comedir.                                                           Plus de bien que  nous n’en pouvons vanter.

De toda chaga ben pode guarir…                                                                Toute plaie, toute douleur peuvent être guéries…

 

12 Pero que seja a gente *****

            Celle-ci raconte comment Abou Joussef fut mis en déroute à Marrakech par l’étendard de Sainte Marie.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda,                                           Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants,

os que a Virgen mais aman, / a esses ela ajuda.                                          La Vierge aide ceux qui l’aiment le plus.

 

Fremoso miragre desto fez a Virgen groriosa                                           Dans la ville de Marrakech, très grande et belle,

na cidade de Marrocos, que é mui grand’ e fremosa,                             la Vierge glorieuse fit un beau miracle

a un rei que era enda sennor, que perigoosa                                            pour un roi qui soutenait contre un autre une guerre

guerra con outro avia, per que gran mester ajuda                                  dangereuse et avait donc besoin d’aide,

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                                            Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

Avia de quen lla désse ; ca assi com’ el cercado                                    car, tandis qu’il était encerclé à Marrakech,

jazia dentr’ en Marrocos, ca o outro ja passado                                   l’autre avait déjà traversé un grand fleuve

era per un grande rio que Morabe é chamado                                      qu’on appelait Morabe, avec de nombreux

con muitos de cavaleiros e mui gran gente miuda.                            Chevaliers et fantassins.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                                              Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

E corrian pelas portas da vila, e quant’ achavan                                  Ceux-ci faisaient des incursions aux portes de la ville

que fosse fora dos muros, todo per força fillavan.                             Et prenaient de force ce qu’ils trouvaient hors de l’enceinte.

E porend’ os de Marrocos al Rei tal conssello davan                        Alors ceux de Marrakech conseillèrent à leur roi

que saisse da cidade con boa gent’ esleuda                                        de sortir de la ville avec les meilleurs des gens

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                                        Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

D’armas e que mantenente cono outro rei lidasse                          d’armes et de combattre l’autre roi

e logo fora da vila a sina sacar mandasse                                        en sortant de la ville l’étendard

da Virgen Santa Maria, e que per ren non dultasse                     de Sainte Marie, car ils croyaient ferme

que os logo no vencesse, pois la ouvesse tenduda ;                 qu’en la déployant ils le vaincraient.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                                  Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

Demais, que sair fezesse dos crischaos o concello                     Ils lui dirent aussi de faire sortir tous les chrétiens

conas cruzes da eigreja. E el creeu seu consello ;                      avec les croix de l’église. Le roi suivit leur conseil

e poi-la sina sacaron daquela que é espello                               et on montra cet étendard qui est le miroir

dos angeos e dos santos, e dos mouros foi viuda,                   des anges et des saints ; les Maures le virent,

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                                Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

Que eran da outra parte,                                                             ceux du camp ennemi, et prirent si peur que,

atal espant’ en colleron                                                                bien qu’ils fussent très puissants, sur-le-champ

que, pero gran poder era, logo todos se venceron,                 ils se déclarèrent vaincus et perdirent leurs tentes

e as tendas que trouxeran e o al todo perderon,                    et tout ce qu’ils portaient, et beaucoup de ces laids et

e morreu y muita / dessa fea e barvuda.                                   Barbus moururent.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                               Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

E per Morabe passaron que ante passad’ ouveran,                Ils traversèrent le Morabe, qu’ils avaient déjà passé,

e sen que perdud’ avian todo quant’ ali trouxeran              et ils y perdirent tout ce qu’ils avaient porté,

attan gran medo da sina e das cruzes y preseran,                   et eurent si peur de l’étendard et des croix,

que fogindo no avia niun redea teuda.                                   qu’ils s’enfuirent sans même chercher à tenir les rênes.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                             Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

E assi Santa Maria ajudou a seus amigos,                                  Ainsi Sainte Marie aida-t-elle ses amis,

pero que d’outra lei eran, a britar seu eemigos                       bien qu’ils aient d’autres lois, à vaincre leurs rivaux,

que, macar que eran muitos, nonoos preçaron dous figos, qu’ils mirent en déroute malgré leur nombre

e assi foi ssa mercee de todos mui connoçuda.                       Et ainsi fut la grâce que tous connaissent.

Pero que seja a gente d’outra lei e descreuda…                              Bien qu’ils soient d’une autre loi et mécréants…

 

13 Conclusion   ****

 

            C’est à René Clémencic notamment mais surtout à Jordi Savall que nous devons l’exhumation de ce merveilleux corpus attribué à Alphonso El Sabio. Réunissant près de quatre cents poèmes en langue galicienne et louant la générosité de la Vierge Marie, ces Cantigas témoignent du formidable culte marial au XIIIe siècle. Véritable point de départ d’une inspiration mystique vouée à la Vierge, ces Cantigas jouent sur l’ambiguïté première de la musique ibérique, mélange subtil d’introspection mystique de l’âme humaine et bouquet coloré des louanges populaires. Alphonse X « le Sage », roi de Castille et de Léon de 1252 à 1284 fut poète, musicien et surtout un grand mécène. Ses Cantigas sont le reflet vivant des traditions de troubadours qui insufflèrent à la musique espagnole primitive le résultat des migrations successives dans cette région. Alla Francesca, sous la houlette de Brigitte Lesne (opus 111) ont, depuis, proposé une approche toute de douceur et de précaution revitalisant avec Savall. Ce dernier reste pourtant intouchable, en partie grâce au timbre si aérien de sa femme, Montserrat Figueras qui se promène, réservée et humble, parmi ces pages célestes. Pour se replonger dans cette atmosphère, il suffit de se laisser emporter par la musique en parcourant les plaines arides de l’Espagne du Nord (Cantabriques), entre Burgos « la puissante » et Léon « la délicate », jusqu’aux âpres rivages de Santillana del Mar. Toute l’inspiration de Savall s’y retrouve, exprimant de la manière la plus vraie l’âme profonde de la Castille.

                                                        La discothèque économique classique, Classica.