John Taverner, Christopher Tye, John Sheppard – Western Wind Masses

John Taverner, Christopher Tye, John Sheppard – Western Wind Masses (4,66/5)

 

 

            Les Messes Western Wind de Taverner, Tye et Sheppard forment un ensemble unique. En effet, non seulement la musique de la Renaissance anglaise n’offre aucun autre exemple d’une suite thématique de messes écrites par plusieurs compositeurs, mais de plus il n’y a aucun précédent dans l’histoire de la musique anglaise d’une messe basée sur un air profane. Si la messe de Taverner fut la première à être écrite, elle ouvrait une voie importante en imitant de façon probablement délibérée les compositions pour messe du continent, célèbres à juste titre et basées sur des chansons populaires telles que L’homme armé et Mille regretz. Tye et Sheppard relevèrent alors le défi de transformer l’initiative de Taverner à l’égal du modèle continental. Pour l’auditeur le lien est à la fois évident et satisfaisant puisque les trois compositions ont recours au même arrangement inhabituel pour les quatre voix de treble (soprano I), mean (soprano II), ténor et basse ; et la mélodie Western Wind (Vent d’Ouest) magnifiquement mélodieuse, est presque toujours perceptible dans la polyphonie.

            L’air employé par ces trois compositeurs n’a pas d’origine définie, même s’il est possible que le poème d’amour lyrique Westron wynde when wyll thow blow ? (Vent d’Ouest, souffle quand tu voudras) ait été en vogue à la cour d’Henry VIII. Une mise en musique de cette phrase se trouve dans un manuscrit henricien, mais sa mélodie n’est que vaguement apparentée à celle des Messes, puisque ces dernières ne se coulent pas facilement dans le moule du contrepoint et qu’elles sont trop différentes pour en être une réécriture. Bien que les érudits aient pendant des décennies présumé que les deux devaient être liées à cause de leur titre, il est plus logique de considérer que la mélodie des Messes était une chanson de cour, une composition délibérée, sophistiquée et bien équilibrée. Il est même possible que Taverner l’ait lui-même écrite, puisque un certain nombre de ses chansons profanes datent de ses premières années à la cour d’Henry VIII. En l’absence de source, le placement des mots sous les notes est conjectural.

             On a longtemps présumé que la messe de Taverner avait été composée en premier et que celles de Tye et de Sheppard avaient été écrites pour la compléter. Il y a de bonnes raisons de le croire, même s’il n’est pas possible de trancher la question. Taverner était le plus âgé et sa réputation était la mieux établie (il était suffisamment admiré pour que plusieurs de ses autres compositions fussent prises comme modèles, l’exemple le plus fameux étant le « In nomine » de sa Missa Gloria Tibi Trinitas) ; la messe de Taverner vient en premier dans la source principale, suivie respectivement par celle de Tye et de Sheppard ; Taverner à un certain endroit donne la mélodie Western Wind Masses à toutes les voix sauf à la voix de mean, alors que Tye ne la donne qu’à cette dernière, suggérant par la-même qu’il complétait de façon délibérée un schéma établi ; Taverner était le plus à même des trois de s’essayer à la mélodie profane – aucun des deux autres ne semble avoir écrit de chansons profanes – et certainement le plus à même de faire une entorse à la tradition en l’utilisant dans un contexte sacré.

            En fait les trois compositions ont chacune un style très distinct. Taverner ne léguant aux deux autres compositeurs qu’une idée, pas une méthode. Taverner utilise trente-six fois la mélodie, sans un seul passage libre entre les citations, neuf fois dans chacun des quatre mouvements. Vingt-et-unes sont dans la partie de treble (où elles sont le mieux audibles), dix dans la partie de ténor et cinq dans la partie de basse (où elles peuvent très aisément être masquées : l’exemple le plus frappant se trouvant peut-être au début de l’Agnus Dei). La mélodie est à l’occasion ornementée dans la cadence, mais elle ne varie qu’une fois ans chaque mouvement, la troisième et dernière phrase étant alors supprimée. La méthode de Taverner consiste en général à échafauder sur l’air une série de variations plutôt qu’à s’en servir comme d’un cantus firmus traditionnel.

            Des trois compositions, celle de Taverner est à la fois plus variée et la plus subdivisée. Ce n’est que très rarement, comme dans le troisième Agnus, qu’il aborde deux citations consécutives de la mélodie sans changer le nombre de parties, et presque invariablement chaque citation définit un arrangement et un certain type de figuration. C’est pour cette raison que l’on rend si souvent hommage à sa faculté d’inventer ces figurations et leurs contrepoints – il en a imaginé plus de trente, et toutes ajoutent quelque chose à l’appréciation que l’auditeur peut avoir de la mélodie.

            La version de Tye est la plus élaborée, comme on peut l’entendre au début où les trois citations de la mélodie se heurtent presque constamment les unes aux autres. Ce procédé est encouragé, bien sûr, par le fait que Tye maintient l’air, cité vingt-neuf fois, dans la seule partie de mean. Si cette insistance sur la voix de mean est une tentative délibérée pour « répondre » à Taverner, Tye fait au moins une autre référence directe à l’œuvre de son devancier : au début du Sanctus on trouve six citations dans une gamme descendante dans la partie de basse, alors que Taverner en avait placé cinq dans une gamme ascendante et exactement de la même étendue dans la même partie de basse. L’addition par Tye d’une mesure supplémentaire entre la seconde et la troisième phrase de la mélodie – ce qui rompt adroitement la mesure à deux temps ailleurs régulière – crée cependant une différence frappante entre les deux approches. Sheppard fait aussi cette addition, mais avec une cohérence moindre.

            Bien que la Messe de Tye manque assurément de cette véritable variété de détails propre à Taverner, elle contient peut-être, dans le « Benedictus », le passage le plus virtuose des trois compositions. Elle comprend en outre quelques-unes des tournures harmoniques les plus inattendues, voire les plus étranges, qui puissent se trouver dans la musique de cette époque, probablement dans le but de trouver de nouvelles harmonies sur la même note mélodique. Elles tendent à apparaître aux cadences, par exemple à celles de la fin du Benedictus. Et pourtant en fin de compte, c’est le traitement de la mélodie par Tye, qui ne laisse percevoir aucun enchaînement, et les magnifiques harmonies associées aux parties qui l’entourent, qui en font une œuvre aussi satisfaisante.

            La Messe Western Wind de Sheppard est la plus courte des trois, en nombre de mesures elle est sensiblement deux fois moins longue que celle de Taverner, incluant vingt-quatre répétitions de la mélodie réparties entre toutes les voix sauf celle de mean. La majorité de celles-ci ne sont pas complètes puisque Sheppard omet régulièrement la troisième phrase (en partie une répétition de la seconde) de l’air. Il a également fait les coupures les plus substantielles dans le texte de la Messe. Mais la raison la plus significative de cette brièveté se trouve dans sa langue musicale, dont tout semble prouver qu’elle est postérieure à celle de Taverner et de Tye. Bien qu’il y ait des passages qui rendent hommage au style mélismatique et complexe sur le plan rythmique du début du seizième siècle, une grande part de cette composition est plus ou moins syllabique, ceci étant peut-être dû à l’influence, consciente ou non, des nouveaux idéaux protestants concernant la clarté textuelle.

            Cette relative simplicité a amené de nombreux commentateurs à conclure que la Messe Western Wind de Sheppard devait être un travail d’élève ; mais en fait il savait très bien ce qu’il faisait. Il semble probable que l’œuvre était destinée à l’usage liturgique, ce qui, sous le règne de la reine Marie, époque où elle fut probablement écrite, signifiait qu’elle ne pouvait traîner trop en longueur, mais cette brièveté contribue à ce fort sens directeur que recèle chaque mouvement. Le Gloria et le Credo ont une verve qui met en valeur la mélodie Western Wind, aux résonances habituellement presque nostalgiques, pour la montrer sous un jour nouveau que l’on ne rencontre nulle part ailleurs dans les trois Messes. Et dans le Sanctus et l’Agnus Dei, où le texte plus court à permis à Sheppard d’adopter un style plus mélismatique, il y a des passages remarquables de composition abstraite : le Sanctus s’ouvre sur un travail entièrement et notablement dissonant sur un motif de cinq notes, qui passe graduellement de la basse au ténor et à la voix de mean ; le troisième Agnus Dei offre le seul exemple dans cet ensemble d’une extension de la mélodie en divisant les phrases et en les répétant, comme un écho, entre les différentes voix.

            Des trois compositions, c’est la Messe Western Wind de Taverner qui a reçu le plus d’attention. Cependant, dès 1913 H.B. Collins décrivait la Messe de Tye comme étant « peut-être la plus belle des trois ».  Après écoute de cet enregistrement, chacun pourra se faire sa propre opinion.

                                                                             Peter Phillips, carton original CD.

01 Western Wind Masses           Gloria John Taverner *****
02                                                Credo John Taverner *****
03                                         Sanctus & Benedictus John Taverner *****
04                                              Agnus Dei I, II & III John Taverner *****
05  Western Wind Masses      Gloria Christopher Tye *****
06                                           Credo Christopher Tye *****
07                                       Sanctus & Benedictus Christopher Tye *****
08                                         Agnus Dei I, II & III Christopher Tye *****
09 Western Wind Masses     Gloria John Sheppard   ****
10                                          Credo John Sheppard   ****
11 
                                      Sanctus & Benedictus 
John Sheppard   ****
12
                                       Agnus Dei I, II & III 
John Sheppard    **** 

Gloria in excelsis Deo                                                                                    Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix,

et in terra pax hominibus bonae voluntatis.                                             Sur la terre aux  hommes de bonne volonté.

Laudamus te. Benedicimus te.                                                                     Nous te louons. Nous te bénissons.

Adoramus te. Glorificamus te. Gratias.                                                      Nous t’adorons. Nous te glorifions. Nous te

agimus tibi propter magnam gloriam tuam.                                            Rendons grâce pour ton immense gloire.

Domine Deus, Rex caelestis,                                                                        Seigneur Dieu, roi des cieux,

Deus Pater omnipotens,                                                                                 Dieu le Père tout-puissant,

Domine Fili unigenite, Iesu Christe.                                                             Seigneur Fils unique, Jésus-Christ,

Domine Deus, Agnus Dei, Filius Patris.                                                       Seigneur Dieu, agneau de Dieu, Fils du Père,

Qui tollis peccata mundi,                                                                                toi qui enlèves les péchés du monde,

miserere nobis.                                                                                                  Prends pitié de nous ;

Qui tollis peccata mundi,                                                                                toi qui enlèves les péchés du monde,

suscipe deprecationem nostram.                                                                Reçois notre dépréciation ;

Qui sedes ad dexteram Patris,                                                                      toi qui es assis à la droite du Père,

miserere nobis.                                                                                               Prends pitié de nous.

Quoniam tu solus sanctus.                                                                            Car toi seul est saint.

Tu solus Dominus.                                                                                          Toi seul es Seigneur.

Tu solus altissimus, Iesu Christe.                                                                  Toi seul es très haut, Jésus-Christ.

Cum Sancto Spiritu                                                                                        Avec le Saint-Esprit,

in gloria Dei Patris, Amen.                                                                            Dans la gloire de Dieu le Père. Amen.

Credo in unum Deum,                                                                                                    Je crois en un seul Dieu,

Patrem omnipotentem                                                                                                   Père tout-puissant,

factorem caeli et terrae,                                                                                                créateur du ciel et de la terre,

visibilium omnium et invisibilium.                                                                               De toutes les choses visibles, et invisibles.

Et in unum Dominum Iesum Christum,                                                                     Et en un seul Seigneur Jésus-Christ,

Filium Dei unigenitum.                                                                                                   Fils unique de Dieu,

Et ex Patre natum ante omnia saecula.                                                                        Né du Père avant tous les siècles,

Deum de Deo, lumen de lumine,                                                                                 Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière,

Deum verum de Deo vero.                                                                                            Vrai Dieu né du vrai Dieu,

Genitum, non factum,                                                                                                    engendré, non pas créé,

consubstantialem Patri :                                                                                                consubstantiel au Père ;

per quem omnia facta sunt.                                                                                          Par qui toutes les choses furent créées.

Qui propter nos homines                                                                                             Qui, pour nous les hommes,

et propter nostram salutem                                                                                          et pour notre salut,

descendit de caelis.                                                                                                       Descendit des cieux,

Et incarnatus est de Spiritu Sancto                                                                             et prit chair de la Vierge Marie

ex Maria virgine :                                                                                                           par le Saint-Esprit :

Et homo factus est. Crucifixus                                                                                       Et se fit homme.

Etiam pro nobis : sub Pontia Pilato                                                                             Il fut aussi crucifié pour nous : sous Ponce Pilate,

passus et sepultus est.                                                                                                   Il mourut et fut enseveli.

Et resurrexit tertia die                                                                                                     Et il ressuscita le troisième jour.

Secundum scripturas.                                                                                                     Conformément aux écritures.

Et ascendit in caelum :                                                                                                   Et il monta au ciel :

sedet ad dexteram Patris.                                                                                             Il s’assit à la droite du Père.

Et iterum venturus est cum gloria                                                                             Et il reviendra dans la gloire.

Iudicare vivos et mortuos :                                                                                           pour juger les vivants et les morts :

cuius regni non erit finis.                                                                                                Son règne n’aura pas de fin.

Et in Spiritum Sanctum,                                                                                                  E credo nello Spirito Santo,

Dominum et vivificantem :                                                                                            et vivificateur :

qui ex Patre Filioque procedit.                                                                                     Qui procède du Père et du Fils,

Qui cum Patre et Filio simul                                                                                          qui, avec le Père et le Fils,

adoratur et conglorificatur ;                                                                                         est pareillement adoré et glorifié ;

qui locutus est per Prophetas.                                                                                    Qui a parlé par les prophètes.

Et unam sanctam catholicam                                                                                       Et en une sainte, catholique

et apostolicam Ecclesiam. Confiteor unum                                                              et apostologique église. Je reconnais un seul

baptisma in remissionem peccatorum.                                                                     Baptême pour la rémission des péchés.

Et expecto resurrectionem mortuorum.                                                                  Et j’attends la résurrection des morts

Et vitam venturi saeculi. Amen.                                                                               Et la vie du monde à venir. Amen.

Sanctus, sanctus, sanctus,                                                                                             Saint, saint, saint,

Dominus Deus Sabaoth.                                                                                                 Seigneur des armées célestes.

Pleni sunt caeli et terra gloria tua.                                                                              Le ciel et la terre sont emplis de ta gloire.

Osanna in excelsis.                                                                                                        Hosanna au plus haut des cieux.

Benedictus qui venit                                                                                                       Béni soit celui qui vient

in nomine Domini.                                                                                                        Au nom du Seigneur.

Osanna in excelsis.                                                                                                        Hosanna au plus haut des cieux.

Agnus Dei, qui tollis peccata                                                                                        Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés

mundi, miserere nobis.                                                                                                   Du monde, prends pitié de nous.

Agnus Dei, qui tollis peccata                                                                                         Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés

mundi, miserere nobis.                                                                                                   Du monde, prends pitié de nous.

Agnus Dei, qui tollis peccata                                                                                         Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés

mundi, dona nobis pacem.                                                                                            Du monde, donne-nous la paix.

 

            On ne sait pas grand-chose de la vie de John Taverner (1490-1545) avant qu’il n’apparaisse comme choriste de la collégiale de Tattershall, dans le Lincolnshire, en 1524. En 1526, il partit pour Oxford où il devint maître du choeur du Cardinal’s College (aujourd’hui Christ Church) puis, en 1530, il semble s’être réinstallé dans son Lincolnshire natal. Il occupa un temps un poste laïque à St. Botolph, à Boston. A sa mort, il était échevin de la ville.

            C’est alors qu’il vivait à Tattershall et Oxford que Taverner composa la majorité de sa musique sacrée, dont l’œuvre la plus célèbre, la Messe de Western Wynde, prend pour thème une chanson populaire, Western Wind, when will thou blow ?. C’est essentiellement une série de variations en contre-point autour d’une mélodie qui apparaît trente-six fois au cours de la messe. Le fait que ces répétitions ne provoquent jamais un sentiment de monotonie en dit long sur le talent et l’instinct musical de Taverner. De fait, sa technique impressionnait de toute évidence ses contemporains et deux compositeurs, Christopher Tye et John Sheppard, écrivirent par la suite des messes inspirées de ce même air – le résultat est cependant moins spectaculaire.

            Ingénieusement, cet enregistrement nous permet de comparer les trois versions et d’apprécier la clarté structurelle et le caractère mélodieux de celle de Taverner à laquelle rendent hommage les deux autres.

            Les voix équilibrées des Tallis Scholars soulignent avec succès la sérénité de l’oeuvre.

                               Naomi Matsumoto, Les 1001 œuvres classiques qu’il faut avoir écoutées dans sa vie.