1975 - Pique nique à Hanging Rock - Peter Weir (17/20)

1975 - Pique nique à Hanging Rock - Peter Weir

                Film à l’ambiance étrange, mystérieuse, totalement en avance sur une œuvre comme Twin Peaks. L’utilisation du son étrange, des plans sur les rochers de Hanging Rock, dont on devine presque des traits humains, les plans en contre plongée ou en superposition contribuent au mystère. Le fait que ce soit quatre filles au collège, le jour de la Saint Valentin, soucieuses de l’amour, où l’on pense à une certaine innocence alors que… l’histoire est centrée sur Miranda, véritable ange boticellien (on voit des cygnes, des coquillages par ci, par là) qui sait exactement ce qu’il se passe et son destin. Cela fait vraiment penser au destin identique de Laura Palmer dont la disparition frappe toute la communauté. Il y a également une scène similaire avec la série de Lynch / Frost avec le retour d’une disparue. On peut également parler de source d’inspiration sans doute pour le Virgin Suicides de Sofia Coppola qui reproduit parfaitement l’ambiance de ce film. Il y a là encore un côté fantastique chez Peter Weir qui fascine avec une réalisation audacieuse sur une histoire hors norme, qu’on n’est pas prêt d’oublier.

                « Quelques mots sur l’autrice du roman dont est tiré le film, Joan Lindsay, qui nous a quitté depuis, elle était déjà assez âgée quand je l’ai rencontré en 1973. C’était le genre de personnes qui arrêtait les pendules et les montres. D’ailleurs, elle expliquait qu’elle ne portait jamais de montres et c’était le genre de personne avec qui il ne fallait jamais monter dans un ascenseur parce qu’il avait tendance à tomber en panne. Je lui ai dit, ce qui paraît évident : « vous avez quelque chose, un fluide magnétique ». Elle m’a dit : « Non, non, pas du tout, c’est parce que je suis une jardinière passionnée, et on est des gens un peu étranges. » Quand j’étais plus jeune, j’adorais Sherlock Holmes, sauf la dernière page parce que c’était là qu’il y avait l’explication. Mais cela dit, j’aimais toute la mise en place de l’histoire et j’aimais suffisamment pour avoir envie d’en lire d’autres, ensuite. Et quand j’ai lu ce livre, et qu’il m’a captivé, je me suis dit : qu’est ce que ça va être la solution à la fin, est ce que ça va être du fantastique ou un meurtre, mais miraculeusement ce n’est ni l’un ni l’autre, aucun des deux.

Ça aussi été la difficulté pour faire ce film, c’est-à-dire de mettre en place une énigme, mais sans frustrer le public à la fin, en créant une ambiance suffisamment forte pour qu’à la fin, le public n’est pas forcément envie de savoir que c’est le majordome qui avait fait le coup. Au cours de mes recherches, j’ai découvert à quel point cela pouvait être terrible et extraordinaire, dans le sens fort du terme, de ce que c’est de vivre avec la mémoire d’un disparu, et notamment les familles des soldats perdus lors de la première guerre mondiale, qui s’étaient comme volatilisés, il n’y avait pas de corps et à quel point cela pouvait les hanter longtemps. C’est quelque chose qui m’a beaucoup touché, ces histoires et ce fait de vie, et j’ai eu envie d’injecter un peu de la tension de ce vécu là dans mon film. Je suis retourné voir ce rocher il n’y a pas très longtemps et c’est le seul lieu où j’ai tourné, qui n’a pas bougé depuis le moment où j’ai tourné en 1975. Et il y a toujours des jeunes filles qui vont pique-niquer et se retrouvent à partir à la recherche de Miranda en l’appelant. Le responsable du parc m’a expliqué qu’Anne Lambert, qui joue Miranda, la principale disparue dans le film, est déjà revenue quelque fois toute seule, pour se promener dans le rocher. »

                Peter Weir, présentation à La Cinémathèque française, 13 mars 2024.   

Des jeunes filles en robe blanche immaculée et en canotier ; de douces voix féminines encore adolescentes qui susurrent des mots poétiques dans une langue anglaise fluide et délicatement articulée ; une verte nature baignée de soleil… et puis lentement, insidieusement, l’irrationnel qui pénètre ce monde trop lisse, trop propre, trop sain pour être vrai. C’est là le principe de ce film fantastique très original qui révéla au monde entier un cinéma australien de qualité et en particulier l’art très spécifique de Peter Weir. Le réalisateur, on s’en aperçoit vite, n’est pas du genre à pratiquer le fantastique pour épater la galerie ou parce qu’il n’a rien à dire. Quasiment pas d’effets spéciaux, pas de scènes sanglantes et, surtout, aucune explication rationnelle réconfortante à la fin du film. Pour Peter Weir, l’homme n’est pas encore à même de trouver le pourquoi à toutes les questions qu’il se pose et c’est pourquoi il a choisi de saper un de ces beaux ordonnancements dont les Anglais avaient le secret – un collège de filles – qui plaquent une explication du monde rassurante mais erronée sur une réalité qui n’a pas grand-chose à voir. Le seul défaut de cette œuvre longtemps envoûtante est d’être trop longue. Malgré toutes ces qualités, Pique-nique à Hanging Rock n’est pas sans distiller un certain ennui.

                **           Guy Bellinger, Guide des Films, Jean Tulard, Bouquins.

 

                Il y a loin du malaise et de l’inquiétude insidieuse que dispense ce film à la démagogie clean du Cercle des poètes disparus (1989). Néanmoins, Peter Weir demeure depuis son premier film, Les voitures qui ont mangé Paris (1974), film rugueux et suscitant lui aussi le malaise, l’un des meilleurs réalisateurs contemporains, l’un de ceux dont on peut encore attendre surprises et réussites. Dans Picnic at Hanging Rock, Peter Weir, adaptant le roman de Joan Lindsay, procède vis-à-vis du contenu fantastique de l’intrigue comme Simenon vis-à-vis du contenu policier de son roman « La mort de Belle » (1952) : mise en place savante du mystère et absence de solution. Dans Picnic, il est suggéré que le cosmos tout entier est responsable de la disparition. C’est là un thème qui semble obséder les Australiens : comme si le cosmos était en lui-même une source inépuisable de menace et de mystère, comme si l’énigme du monde n’était pas tant métaphysique que tout simplement physique.

                               Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma, Bouquins.

 

                Ce chef d’œuvre du fantastique australien est aussi le premier film où s’exprime la poétique de la dissolution chère à Peter Weir, et sa sensibilité particulière aux éléments naturels. Le soleil, la roche, l’eau, le vent composent ici un univers de tentations insidieuses, où s’abolissent tous les repères traditionnels de la rationalité. A l’instant où elles y pénètrent, Miranda, Irma et Marion subissent une étrange métamorphose, libérant des forces, des désirs qui les détruiront et bouleverseront à long terme leur entourage… Pique-nique à Hanging Rock est un parcours initiatique, un film envoûtant, sensuel et lyrique, dont l’écho se fera entendre à travers toute l’œuvre de Peter Weir.

                               Olivier Eyquem, Dictionnaire des films, Larousse.

 

                C’est surtout avec son deuxième long métrage, Pique-nique à Hanging Rock (1975) , que Peter Weir se fait remarquer à l’international. A travers cette histoire d’une mystérieuse disparition de quatre jeunes écolières au début du siècle, Weir imprime un style étrange fait de poésie onirique et d’ambiance feutrée où éveil à la sexualité et badinage doucereux installent le spectateur dans une sorte de dimension parallèle. Où le temps ne semble plus exister. Film qui influencera grandement le cinéma de Sofia Coppola. Notamment pour son très éthéré Virgin Suicides. Quant à la photo, très solaire, elle est proche des clichés sulfureux d’adolescentes que David Hamilton alignait à la même époque.

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