Film à la fois d’aventures, d’espionnage, de film noir qui se passe en Asie, le film contient plusieurs éléments classiques du film noir : un détéctive privé, une femme au final fatale et des meurtres. Tout cela est bien ficelé, bien mis en scène avec un héros un peu cynique qui a l’espoir encore de retrouver son ancien amour mais qui à la fois n’a rien à perdre en risquant sa vie avec des grenades. Un an avant En quatrième vitesse, Robert Aldrich utilise le thème de la guerre froide avec l’enlèvement d’un éminent scientifique physicien nucléaire. Le dialogue final entre le détective et la femme qui s’est joué de lui est assez mémorable. On retrouve un thème hitchcockien avec le héros qui devient présumé coupable aux yeux des autorités.
Le premier titre d’Aldrich que l’on ait vu en France. Pour ce film d’aventures, le réalisateur retrouvait l’acteur Dan Duryea qu’il avait dirigé (en 1952-1953) dans une série télévisée intitulée China Smith. Si Alerte à Singapour a pour vocation majeure de divertir, le produit n’est pas tout à fait standard. Il y a notamment des ruptures de ton, et quelques scènes audacieuses (pour l’époque, bien sûr). Aldrich aura même quelques ennuis avec la censure. Le film inaugure la collaboration du cinéaste avec le chef-opérateur Joseph Biroc. Le héros, Mike Callahan, est un privé. S’il ne révolutionne pas tout à fait la figure traditionnelle du héros, on peut raisonnablement prétendre qu’il annonce Mike Hammer… le privé d’En quatrième vitesse.
Robert Aldrich par Michel Maheo, Rivages/Cinéma.
Alors qu’il travaillait à la série télévisée China Smith, Aldrich eut l’idée de ce film réalisé avec la même équipe : le producteur Bernard Tabakin, le chef-opérateur Joseph Biroc et l’acteur Dan Duryea. Il en fut également le coproducteur et le coscénariste. Le tournage dura onze jours seulement, mais dut être interrompu par manque d’argent. Pour pouvoir le terminer, Aldrich dirigea plusieurs publicités pour des marques de bières et de rasoirs.
Dès cette seconde réalisation, il affirme ses volontés de prendre ses distances par rapport à un genre confirmé, ici le film d’aventures exotiques. Le thème du anti-héros apparaît également avec Mike Callahan, personnage dont le cynisme annonce le détective sans scrupules d’En quatrième vitesse.
Aldrich ne cache pas ses emprunts à d’autres réalisateurs et plus particulièrement à Josef von Sternberg. La reconstitution de Singapour se souvient en effet beaucoup de celle du Shangaï de Sternberg. Il va même jusqu’à réutiliser une scène de Morocco qui l’avait fortement impressionné et qui lui valut ses premiers ennuis avec la censure. « Je voulais montrer que la fille que Callahan aime est aussi une lesbienne. Il y avait une scène où elle chantait dans une boîte de nuit habillée en homme et pendant qu’elle chantait, elle embrassait une fille sur la bouche. Cette séquence a été coupée, et cet aspect de la fille a disparu. » (Cinéma 58, n°27, Mai 1958).
Robert Aldrich, Jean-Pierre Piton, Filmo 10, Edilig.
« Thriller exotique tourné avec un petit budget. Mais Aldrich lui donne le punch nécessaire qui lui permet d’échapper à la routine du genre. »
** Jean Tulard, Guide des films, Bouquins, Robert Laffont.
« Deuxième film d’Aldrich, Alerte à Singapour est, à priori, un film noir exotique, aux personnages et aux décors stéréotypés : un détective privé vêtu de blanc, tel Galahad (c’est un idéaliste déçu), arpente les ruelles obscures de la ville (bars louches et chaussées mouillées de pluie) pour les beaux yeux d’une entraîneuse de cabaret afin de combattre le mal (empêcher l’enlèvement d’un savant atomiste). Aldrich multiplie les ruptures de ton, bifurque vers le film d’espionnage, voire le film de guerre, donne des résonances politiques à son récit et tire la morale de la fable : Galahad, à la recherche d’un improbable Graal, découvre la vérité amère de la trahison. Engagé pour exploiter au cinéma le succès de la série télé China Smith (dont il avait dirigé certains épisodes) avec Dan Duryea, Aldrich, dès ses débuts, transforme un divertissement d’aventures exotiques en un authentique film noir. »
T François Guérif, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Être sincère ne signifie pas grand-chose en matière de création artistique ; cela appelle du moins quelques explications. Le fait même de l’expression exige une loyauté vis-à-vis de celui qui se trouve à l’autre extrémité de l’œuvre, spectateur ou lecteur. Ruses, feintes, artifices sont réservés au corps à corps du créateur avec la matière. Elle seule demande à être violée, et doit l’être, non le contrat par lequel le spectateur en reçoit communication. C’est pourquoi la parodie est toujours infâme ; seuls les médiocres la conçoivent car seuls ils croient devoir se soumettre à des conventions strictes, faute d’en savoir inventer pour eux-mêmes. Ils pensent y échapper en les moquant : par là ils leur restent soumis. Que diable, cherchez donc autre chose !
Autre chose, c’est Alerte à Singapour au lieu de Beat The Devil. Le rapprochement entre John Huston et Robert Aldrich n’est pas fortuit, et François Truffaut l’a signalé à propos. Dans les films d’Aldrich que nous connaissons – et dans celui-ci il a accumulé les fonctions de metteur en scène et de producteur, l’importance accordée au scénario est un fait confirmé : d’une discrète habileté, d’une souplesse efficace, ménageant des revirements imprévus au service d’une mise en scène nerveuse et pleine de verve. Mais je ne crois pas que la supériorité d’Aldrich sur Huston soit seulement imputable à l’absence de style de celui-ci, à la raideur de ses scénarios, à son mépris (ou son impuissance) à l’égard de la direction des acteurs. Je trouve au contraire une grande cohérence à son œuvre, mais le système est faux, la mise en scène n’y est qu’un gage aux allégations du scénario : sans joie parce que sans invention, j’avancerai même que Huston la considère comme une triste nécessité. Or, mise en scène et direction d’acteurs sont la matière définitive d’un film, celle qu’il importe de maîtriser, de façonner ; et que penser d’un créateur qui ne peut s’acquitter de l’acte de créer, et le sait ?
Si je reconnais à Robert Aldrich cette sincérité que je dénie à John Huston, c’est qu’il ne dissimule pas l’habileté du scénario (celui d’Alerte à Singapour comme de Vera Cruz) et pourtant sait surprendre, c’est qu’il lui donne sa justification par une mise en scène sans détours et se refuse à ces escamotages qui facilitent tant de démonstrations. « Nous voici à Las Palmas, c’est ici que la Comtesse doit nous trahir » déclare le marquis à son interlocuteur stupéfait. De tels effets de surprise sont autorisés parce que l’agencement du récit ne comporte pas de ces trappes et fausses portes où se complaisent les amateurs d’énigmes. Ce qui se passe en coulisse, ce sont les intentions des personnages qu’à tort nous pensions évidentes. Ceux d’Alerte à Singapour ne se privent pas de parler, et certains mentent ; la simplicité de leurs actes n’incite à nulle méfiance, malgré un don commun de métamorphose et une parfaite aisance à se mouvoir sous une forme nouvelle.
« Comment as-tu pu me croire, déclare à la fin la jeune femme, ma façon de marcher, de chanter, ne pouvait t’égarer ». J’aime que l’ambiguïté se réclame de telles sources ; elle change le ton du film. Le récit d’aventures devient la chronique d’une imposture et le revirement final, révélant le chantage à la générosité là où une générosité véritable était présumée, rend par contre leur pureté à des actes désormais sans objets : curieuse fin (annonçant celle de Vera Cruz) où des actes qu’il ne renie pas mènent un homme à une solitude méprisée et du même coup le délivrent de toute compromission.
Alerte à Singapour est le plus ancien des trois films de Robert Aldrich qui viennent d’être présentés en France. Réalisé avec de très petit moyens, comme le fut Le Rôdeur de Joseph Losey ou Marché de brutes d’Antony Mann, ce genre de film est une épreuve décisive, où l’invention doit tenir lieu de facilité. Tout jeune réalisateur n’a pas cette chance. »
Philippe Demonsablon, Cahiers du Cinéma n°50, Aout Septembre 1955.