1968 - 2001, l'odyssée de l'espace - Stanley Kubrick : 20/20
Pour moi le meilleur film de Kubrick, le meilleur film de science fiction et tout simplement le meilleur film du monde. En tout cas à titre personnel, celui qui m’a le plus marqué, qui m’a fait considérer Stanley Kubrick comme un génie, un maître du même niveau qu’un Eisenstein, Welles ou Fritz Lang. Stanley Kubrick que certains considèrent comme un perfectionniste, a réalisé la perfection même cinématographique.
Kubrick réalise un film de science fiction le plus réaliste possible avec les précieux conseils de la Nasa : il n’y a par exemple pas de son dans l’espace. A la différence des Star Wars, on n’entend que le bruit de la respiration des astronautes dans leurs combinaisons lors de leurs sorties spatiales. Séquence exceptionnelle du pod qui se retourne sans un bruit tandis qu’on entend la respiration de Frank dans sa combinaison, puis zoom en trois plans sur le pod qui fonce sur sa proie avec l’œil de Hal en point central et tout d’un coup, plus aucun bruit, seulement un corps qui se perd dans l’immensité de l’espace. Un meurtre glaçant sans le moindre fond sonore, sans musique dramatique est une idée de génie. Sorti un an avant le premier pas de l’homme sur la Lune, Kubrick nous montre un vaisseau rejoignant une station spatiale en forme de roue, un alunissage d’un vaisseau sur une base lunaire, un déplacement vers le cratère Tyco puis le voyage vers Jupiter. Avec la station mir puis la station iss actuellement, Kubrick et la Nasa a vu juste sur l’avenir proche (en l’occurrence en 2001 pour le film). Mais il n’y a pas seulement ceci. La communication du docteur Floyd en visio avec sa fille est parfaitement actuel, les tablettes permettant de voir les retransmissions sur Discovery 1 pendant que les astronautes mangent sont proches de celles que nous avons aujourd’hui, la salle des serveurs contenant la mémoire de Hal est quasi identique à celles d’aujourd’hui et l’intelligence artificielle HAL est proche de ce que l’on pourrait atteindre. Le film se construit en quatre parties, la première il y a quatre millions d’années, la deuxième en 2001 avec la découverte du monolithe noir sur la Lune, la troisième le voyage de Discovery jusqu’à Jupiter et la dernière le voyage spatio-temporelle de Dave vers son destin. Toutes les parties sont reliées par le monolithe noir. Le génie de Kubrick est de ne donner aucune explication au spectateur lui laissant faire sa propre interprétation du film : intelligence extra-terrestre, métaphore divine ?
La première partie dans le désert plante le décor avec les premiers hommes dans des contrées inhospitalières. Kubrick prend le temps de filmer les paysages, les conditions de vie des hominidés, leur difficulté puis la venue du monolithe noir, guide qui leur procure l’intelligence et le pouvoir de se servir des outils. Kubrick nous offre la plus belle ellipse de l’histoire du cinéma avec l’os lancé dans le ciel par un hominidé, qui se transforme en vaisseau spatial, des millions d’années plus tard. Suit la deuxième partie avec le ballet des vaisseaux en orbite autour de la Terre sur le Beau Danube Bleu de Johann Strauss. L’utilisation de la musique par Kubrick, grand connaisseur par ailleurs, est parfaite. Que ce soit sur la première partie avec Ainsi parlait Zarathoustra puis la dernière partie avec la musique de Ligeti, il accompagne ce voyage dans l’histoire de l’homme et l’espace avec les musiques les plus judicieuses.
Lorsque la musique du Danube Bleu s’arrête lors de l’arrivée du vaisseau dans la station internationale, une porte s’ouvre, une hôtesse annonce l’arrivée 25 minutes après le début du film, qui n’avait aucun dialogue jusque là. Les discussions entre le savant américain et ses confrères russes rappellent au bon souvenir du docteur Folamour et de la situation de la guerre froide malgré la façade polie des conversations. La partie sur la Lune est une prouesse technique incroyable, l’approche du vaisseau se posant sur la base lunaire avec des astronautes travaillant en premier plan sur le sol lunaire est un plan magnifique. La descente du vaisseau dans le sol lunaire avec des salles immenses entourant la zone d’aterrissage avec plein d’écrans de contrôle est impressionnante. Sachant qu’à l’époque il n’y avait pas les effets spéciaux informatiques d’aujourd’hui pour faire les inserts. Le survol de la Lune est ultra réaliste et de ce fait parfaitement crédible.
Le voyage vers Jupiter est une confrontation entre HAL, l’intelligence artificielle et les deux astronautes de la mission. Les premiers plans travellings de Frank en train de faire du sport sont incroyables, vertigineux. Les contre plongées montrent l’inclinaison de la roue et les mouvements de la caméra sont parfaits. La representativité de HAL avec son œil rouge est une idée brillante, il est plutôt discret sur les plans larges et menaçant sur les gros plans. L’œil de HAL est l’œil du spectateur, vue subjective quand Dave montre ses dessins, mais également quand les deux astronautes parlent dans le pod, se croyant à l’abri de toute écoute. Seulement l’œil de HAL, notre œil lit sur les lèvres. HAL est un personnage à part entière bien sûr, on lui permet d’être intelligent et de ne faire aucune erreur, mais par contre de ne pas avoir de sentiments. C’est dans ce sens, peut-être qu’HAL veut faire échouer la mission. Lui seul connaît le véritable but de la mission au départ de l’expédition. Son intelligence lui permet de répondre à n’importe quelle question, mais ce monolithe noir qui envoie un signal vers Jupiter, cela le dépasse. En effet HAL connaît l’humain, le cotoie, et de ce fait connaît sa propre origine. Le monolithe noir pour lui reste un mystère total. Est-ce pour HAL la peur d’aller vers l’inconnu, d’affronter cette intelligence que personne n’arrive à sonder ? Ou est ce que l’affrontement avec Frank et Dave n’est pour lui qu’une partie d’échec, qui de la machine ou de l’homme sera le plus à même de remplir cette mission ? Comme souvent dans les films de Kubrick, HAL apparaît machiavélique, menaçant mais lorsque Dave le débranche et lui fait perdre progressivement sa mémoire, sa mort est plus que touchante.
La dernière partie très psychédélique est un voyage visuel et sonore parfaitement réussi, vertigineux là encore. L’arrivée dans la chambre style 18ème siècle est troublant, ces sauts dans le temps où Bowman se voit vieillir jusqu’à renaître en œuf astral. Le film ne donne aucune explication et cela peut dérouter le spectateur mais le livre d’Arthur C. Clarke éclaire un peu sur ce final. L’œuf astral retourne sur Terre pour donner un message d’espoir aux hommes qui sont prêts à s’anéantir avec la guerre Froide. Voila donc un film d’une maturité exceptionnelle, d’une mise en scène absolument parfaite qui a marqué l’histoire du cinéma et pas seulement. Christopher Nolan a quasiment repris la même structure que 2001 pour la réalisation d’Interstellar, superbe film de science-fiction là aussi. 2001 a l’importance d’un Metropolis, film là aussi majeur qui fait partie de l’histoire du 20ème siècle. Le travail, la méticulosité de Kubrick, le fait de se produire, d’avoir le contrôle de son film, est un exemple de cinéma. On peut voir le film tous les dix ans, on trouvera à chaque fois un élément actuel auquel Kubrick a pensé. Quel visionnaire !
« « Expliquer 2001, déclairait l’acteur Keir Dullea, est un peu comme décrire Roméo et Juliette à quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler de Shakespeare. 2001 est réellement comme une odyssée dans l’infini. Elle suggère la mort et la vie comme un cercle éternel, comme dans les philosophies orientales. » « 2001, avouait de son côté Stanley Kubrick, est une expérience non verbale : sur 2 heures 19 minutes de film, il y a un peu moins de 40 minutes de dialogues. J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. J’ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique ; « explique » une symphonie de Beethoven, ce serait l’émasculer en érigeant une barrière artificielle entre la conception et l’appréciation. Vous êtes libre de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film, mais je ne veux pas établir une carte routière verbale pour 2001 que tout spectateur se sentirait obligé de suivre sous peine de passer à côté de l’essentiel. » Il ajoutait par ailleur : « Vous avez comparé ce film à un documentaire ; je dirais plutôt que c’est un documentaire magique en quatre parties. J’ai aussi essayé de faire sorte que rien d’important ne soit dit dans les dialogues et que tout ce qui était important dans le film soit traduit visiblement ou en termes d’action. Ceci, bien que la fin soit assez allusive et que la plupart des spectateurs, si on leur pose la question, soient incapables de l’expliciter. Pourtant ils réagissent très bien et sont très émus. Alors que je crois que si les mêmes choses étaient exprimées de façon verbale – si adroitement que ce fût – toutes les barrières culturelles seraient là et ils rejeterraient ces idées. »
2001 sort aux Etats-Unis en avril 1968, le 8, quatre jours après l’assassinat de Martin Luther King, quelques semaines avant celui de Robert Kennedy. Lyndon Johnson vient d’annoncer à la nation sa volonté de ne pas solliciter un second mandat. La guerre du Vietnam est plus sanglante que jamais et l’unité du lieutenant Calley vient de massacrer la population de My Lai. Le cinéma hollywoodien témoigne lui aussi d’une confusion des valeurs. L’année 1968 verra ainsi des films aussi différents que Les bérets vers et Flesh, Petulia et Rosermary’s Baby, Targets et Faces, Funny Girl et Rachel, Rachel, The Legend of Lylah Clare, The Party et La Planète des Singes. C’est aussi l’année de La nuit des morts vivants… Comparée à cette production cinématographique incohérente – mais parfois intéressante – 2001 est une œuvre exceptionnelle, qui bouscule toutes les normes et s’impose comme un film unique. Tous ceux qui ont vu le film à l’époque se souviennent du choc qu’a été la découverte de ce « documentaire mythologique » pour reprendre les propres mots de Kubrick. 2001 est à la fois la résultante des multiples productions de science-fiction déjà réalisées, de Destination Lune à Planète interdite, et une étape supplémentaire dans la carrière particulièrement personnelle et individualiste de Kubrick, qui vient de mettre en scène Docteur Folamour. Ce dernier filmm se terminait par le début de la troisième guerre mondiale ; 2001 va brosser un fulgurant panorama de l’évolution de l’humanité depuis les anthropoïdes jusqu’aux voyages galactiques et finallement jusqu’à un fœtus qui symbolise l’éternelle continuité de la vie.
Initialement, le film durait 160 minutes et commençait – avant même les scènes des anthropoïdes – par une succession d’interventions de plusieurs savants. On pouvait ainsi voir et entendre Sir Bernard Lovell (Jodrell Bank), le père Francis Heyden (Georgetown University), le professeur Frank D. Drake (Arecibo Observatory), le docteur Margaret Mead (American Museum of Natural History), le professeur Gerald S. Hawkins (Boston University) et Irving John Good (Virginia Polytechnic Institute). Obligé à la suite des différentes premières projections de réduire la durée du film, Kubrick choisit de couper toutes ces déclarations. Le métrage initial du film qui était de 15 136 pieds a ainsi été réduit à 12 515, la première bobine étant la plus raccourcie, passant de 1 392 à 671 pieds. Le film commence dans sa version définitive avec les séquences de l’ « aube de l’humanité », la description des anthropoïdes dans leur vie quotidienne, la découverte de l’objet devenant une arme et l’apparition de ce monolithe dont la présence jalonne le film. Ce monolithe, sa signification et ses origines ont été l’objet – comme d’ailleurs l’ensemble du film – de multiples et contradictoires interprétations, Kubrick s’étant toujours refusé à donner les clés nécessaires… On a avec raison relevé la ressemblance entre ce monolithe et les pierres de Stonehenge, les créations d’Ernst Fuchs et la pierre noire de la Mecque. Le volume du monolithe – indiqué dans le livre tiré du film – est lui-même symbolique : 1x4x9 soit 1×2²x3³.
Kubrick passe du monde des anthropoïdes à celui de l’espace au moyen d’un des plus fabuleux enchaînements que l’on puisse imaginer, l’os jeté en l’air par l’anthropoïde laissant la place à un vaisseau spatial se déplaçant dans le cosmos. Lancé dans les airs, l’os, devenu une arme, possédait déjà une connotation précise en symbolisant la recherche humaine, le vaisseau prouve la matérialisation future de cette recherche. Le choix du Beau Danube bleu pour accompagner ce vaisseau spatial est l’une des idées de génie du film, Kubrick établissant un superbe parallèle entre le monde demain et celui d’hier, représenté ici par la musique de Johann Strauss qui, d’un coup, évoque Vienne, le Prater et un univers nostalgique et anachronique.
Kubrick choisit ensuite d’opposer à la technologie de ce monde futur une vie presque banale dans laquelle les performances des machines vont de pair avec une banalisation des rapports humains. La conversation entre Heywood Floyd et sa petite fille est particulièrement – et volontairement – niaise et la vision du Hilton de demain d’une rare laideur.
Tout aussi volontairement, Kubrick confie les rôles principaux à des acteurs peu connus et relativement ternes, comme pour renforcer la puissance de l’univers dans lequel ils vivent et, plus tard, la véritable personnalité de l’ordinateur HAL 9000. Kubrick avait prévu de donner à ce dernier le nom d’Athéna. La connotation mythologique étant peut-être trop évidente, il choisit finalement celui de HAL. Certains y ont vu une référence à IBM, dont chacun des trois lettres suit les lettres correspondantes de HAL. Kubrick n’a pas reconnu cette interprétation – très séduisante – indiquant que HAL signifait en réalité H(euristic) AL(gorithmic). Lointain héritier de Gort (Le jour où la Terre s’arrêta) et de Robby (Planète Interdite), HAL 9000 est une figure inoubliable, au même titre que la scène admirable où on le devine épiant Brown et Poole dont il suit le dialogue en lisant sur leurs lèvres.
Tout en reconnaissant au film de réelles qualités, Ray Bradbury a été l’un de ceux qui ont déploré la présence de HAL, jugeant que son arrivée faisait perdre quarante-cinq minutes à l’œuvre et la ramenait à la dimension de Planète interdite, « comme si vous interrompiez Moby Dick pour parler de la pêche à la sardine. » Il est très difficile d’être de cet avis et la simple – et bouleversante – scène de la « mort » de HAL 9000, progressivement déconnecté par Bowman, est l’un des moments les plus troublants et les plus beaux du film. Parfois également critiquée, la suite de plans déformés et accélérés auxquels est soumis Bowman – des vues de Las Vegas notamment – doit sans doute s’interpréter comme une référence au LSD, très à la mode à l’époque auprès d’une intelligentsia américaine.
Le premier scénario de « Journey Beyond The Stars », le titre original du film, prévoyait la représentation d’extraterrestres qui devaient ressembler à peu près à des créatures de Giacometti. Kubrick préféra par la suite de les supprimer complètement, créant cette fin stupéfiante où l’on découvre dans la même scène Bowman à des âges différents puis le monolithe et enfin le fœtus. L’aventure sidérale se métamorphose en une réflexion métaphysique sur l’origine et le devenir de l’être humain.
L’importance de 2001 a été considérable et sans le film de Kubrick, ni la saga de La guerre des étoiles, ni Rencontres du troisième type, ni certainement Alien ou Abyss n’auraient été tournés. Commencé en décembre 1965, 2001 sera exploité à partir d’avril 1968. Un an et quatre mois plus tard, la marche du premier homme sur la Lune concrétisait l’une des étapes de la conquête de l’espace. 2001 était visiblement un achèvement – celui de tout le cinéma de science-fiction des années cinquante – et l’annonce d’une future forme cinématographique. »*
Patrick Brion, Le cinéma fantastique, Editions de la Martinière.
« Chef-d’œuvre de la science-fiction et chef-d’œuvre tout court. « L’exploration de l’espace devient pour l’homme, à son insu, une quête de ses origines et de sa propre nature. Sur ce thème audacieux, Kubrick a offert au public sensibilisé par le programme Apollo la première superproduction spatiale, des effets spéciaux révolutionnaires et une si audacieuse réussite que ce film, généralement considéré depuis sa sortie comme le plus grand film de science-fiction, est devenu dans un référendum le plus grand film de l’histoire du cinéma » (J. Goimard, Encyclopédie de poche de science-fiction).
**** Jean Tulard, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.
« Après Docteur Folamour et avant Orange mécanique, c’est le deuxième volet d’une trilogie consacrée à la science-fiction. Tourné en trois ans, l’œuvre est d’une radicalité absolue. Par sa construction en quatre parties – l’aube de l’humanité, un voyage vers la Lune, une expédition spatiale vers Jupiter et l’infini, un trip psychédélique qui s’achève dans une chambre Louis XVI. Et par son caractère énigmatique. Quelle est la signification de ce monolithe ? Comment interpréter la courbure de l’espace-temps ? Comme souvent chez Kubrick, l’envol visionnaire repose sur une base documentaire. Les recherches entreprises par le metteur en scène sur l’informatique ou le voyage dans le cosmos lui permettent une évocation rigoureuse du progrès technologique, souvent en avance sur son temps, 2001, plus de trente ans après sa réalisation, demeure une œuvre toujours contemporaine. Pour la première fois Kubrick renonce à utiliser une partition commandée à Alex North, et emprunte sa musique au répertoire classique et moderne : Johann et Richard Strauss, Ligeti et Khatchaturian.
TTTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« L’aube de la science-fiction moderne. Date historique pour la science-fiction, 2001 a bénéficié d’un important budget, qui a permis à Stanley Kubrick de donner leur crédibilité aux moindres détails, avec la collaboration des ingénieurs de la NASA. En même temps, ce super-documentaire – où les engins spatiaux (de fabuleuses maquettes de Douglas Trumbull) ont vraiment l’air de sillonner l’espace – est aussi une merveilleuse féerie, la magie surannée des valses de Strauss se substituant à la musique pseudo-électronique de la SF des années 50… Surtout, la mise en scène de Kubrick est éblouissante, regorgeant d’idées stupéfiantes comme cette « transformation » d’un ossement préhistorique en vaisseau intersidéral (la plus extraordinaire ellipse de l’histoire du cinéma !) et comme le bouleversant affrontement de l’astronaute et de l’ordinateur HAL (Carl dans la VF), sans oublier les séquences « psychédéliques » de l’arrivée dans l’orbite de Jupiter et le déroutant « dénouement » ouvert. Pour celui-ci, Kubrick a renoncé à toute explication, contrairement à la longue nouvelle de Clarke où le « fœtus astral » revenait implanter une nouvelle race sur la Terre dévastée entre-temps par une apocalypse nucléaire. Signe de modernité, ce choix a entraîné une multitude d’interprétations, y compris les plus métaphysiques : le fameux monolithe, qui change le cours de l’histoire et détermine l’évolution de l’univers, serait-il une métaphore divine ? Toujours est-il qu’en répudiant toutes les naïvetés et le folklore traditionnel du genre, Kubrick a signé le « premief film de SF pour adultes. » Désormais, il y a avant et après 2001 ! »
Gérard Lenne, Dictionnaire des films, Larousse.
« Influent mais unique en son genre, froid, obsessionnel, prétentieux, consciencieux, sidérant, toujours fascinant, 2001, l’odyssée de l’espace est tout ceci à la fois. Une chose est sûre : on est loin du projet initial de Stanley Kubrick de réaliser « un bon petit film de SF » à partir de la Sentinelle, une nouvelle d’Arthur C. Clarke, également coauteur du scénario. 2001, l’odyssée de l’espace défie les conventions du genre et ne ressemble à aucun autre film de science-fiction réalisé auparavant. Visuellement, c’est un éblouissement. Primés par un Oscar, ses effets spéciaux révolutionnaires (conçus par Kubrick sous la supervision du pionnier Douglas Trumbull) associent l’imagination et la science. Dans le premier acte du film, qui en compte quatre, une pantomime minutieuse et des prothèses innovatrices confèrent aux acteurs incarnant des singes un réalisme encore jamais vu à l’époque. Le film abonde en images inoubliables : l’os lancé dans les aires se transformant en satellite ; l’alignement du Soleil et de la Lune au-dessus du monolithe ; la valse orbitale de la station spatiale et de la navette lors de l’arrimage de cette dernière ; l’habitat circulaire de Discovery (concrétisé plus tard, quoique à une échelle moindre, par la Nasa).
La bande-son est aussi foisonnante, avec une musique chorale expérimentale, des airs classiques (Ainsi parlait Zarathoustra, le Beau Danube bleu, etc.) désormais irrémédiablement associés au film, des bribes de dialogue minimaliste (« Hal, ouvre la porte, s’il te plaît ») sans cesse citées dans les divers hommages et les références culturelles.
2001, l’odyssée de l’espace peut être interprété comme une aventure mystérieuse, un sermon ou une hallucination (le trip suprême pour hippies sous LSD) mais, même pris simplement comme un grand spectacle, il reste inégalé. Il faut le voir sur grand écran pour l’apprécier à sa juste valeur. Ses défauts – son abstraction exagérée, sa narration sommaire inspirée d’hypothèses approximatives sur les origines et la destinée de l’humanité – sont largement compensés par son combat haletant entre l’homme et la machine, sa rigueur et sa sérénité visuelle et, par-dessus tout, son émerveillement rhapsodique devant le ciel, la terre et l’infini au-délà. »
Angela Errigo, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.
« Comme le dit Jacques Goimard : « 2001 est le premier film depuis Intolérance qui soit à la fois une superproduction et un film expérimental. » A l’inverse de plusieurs superproductions hollywoodiennes, celle-ci émane, pour le sens et la forme, d’un seul homme et ne passa pas de main en main, malgré une génèse assez longue (1964-1968) durant laquelle le budget initial grossit de six millions à dix millions et demi de dollars. Pour autant, ce n’est nullement l’œuvre d’un homme seul et, en premier lieu, l’apport du scénariste et écrivain de SF Arthur C. Clarke fut très important. Début 1964, Kubrick proposa à Clarke un scénario en vue d’un film de SF qui prendrait d’abord la forme d’un roman écrit à deux. Le point de départ du roman et du film fut les nouvelles de Clarke « The Sentinel » (écrite en 1948), ainsi que « Encounter In The Dawn » (1950) et « Guardian Angel » (1950). Le travail d’écriture et la préparation du film durèrent jusqu’au 29-12-65, date du premier jour de tournage. Le tournage lui-même s’étala environ sur sept mois (aux studios Boreham Wood en Angleterre) et la post-production (plus de deux cents plans du film nécéssitèrent des effets spéciaux) n’arriva à son terme qu’au début 1968. Le travail et l’inspiration de Kubrick visèrent deux buts parallèles : réaliser le film de SF le plus spectaculaire à ce jour (avec les maquettes, les effets spéciaux les plus soignés et les plus sophistiqués, grâce notamment au talent de Douglas Trumbull) et livrer une sorte de poème philosophique sur le destin de l’Homme dans sa relation au Temps, au progrès et à l’univers. Cette double ambition aboutit à une œuvre à la construction très originale et très risquée, faite de quatre blocs relativement autonomes, qui met aussi en valeur la virtuosité de Kubrick et sa volonté de parcourir le champ presque complet du genre (comme le remarque Bernard Eisenschitz in « Cahiers du cinéma » n°209 : « La maîtrise de Kubrick apparaît dans la juxtaposition et le brassage de quatre grands motifs caractéristiques : SF préhistorique, anticipation à court terme, voyages interplanétaires, enfin grandes galaxies, mutants en hyperespace »). Basiquement, 2001 est un film d’angoisse – une angoisse étale, comme glaciaire, dont la substance est pour ainsi dire consusbstantielle à l’existence de l’homme dans l’univers. C’est l’angoisse – phyisque et métaphysique – de l’homme perdu dans les espaces infinis, mais aussi guetté, à toutes époques, par la prochaine étape – inéluctable – du progrès scientifique, qui ne manquera pas d’être pour lui plus destructrice encore que constructive. Mais 2001 est aussi un film de spéculation : l’influence des extra-terrestres (se manifestant par le monolithe), la mutation finale du héros engendreront peut-être une forme de vie et de développement moins décevante, moins imparfaite que celle que nous connaissons. A cet égard, le film peut être jugé optimiste. Mais alors que le pessimisme de Kubrick est ressenti comme une évidence pendant la plus grande partie du film (où même la vie quotidienne des personnages, devenus les simples servants des machines et du cerveau qui les commande, engendre une déprimante monotonie pareille à l’ « ennui mortel de l’immortalité » désigné un jour par Cocteau), son « optimisme » reste purement spéculatif et, comme tel, n’existe qu’avec un immense point d’interrogation. Optimisme à vrai dire très relatif puisque tout ce qui pourrait advenir à l’homme de meilleur lui viendrait d’ailleurs et sans qu’il l’ait décidé. Kubrick semble même émettre l’hypothèse que toute l’évolution scientifique de l’homme peut être déterminée par l’intervention d’extra-terrestres. Sur le plan formel, Kubrick alterne avec une merveilleuse plénitude l’aspect contemplatif (évolution des vaisseaux dans l’espace) et l’aspect dramatique (cf. l’extraordinaire duel entre Keir Dullea et l’ordinateur HAL 9000 qui n’aura pas le dernier mot). Il parsème les vastes nappes d’angoisse répandues dans le film d’étroites zones d’humour. Humour tantôt relativement secret (échange de banalités entre les astronautes), tantôt plus évident (utilisation de la musique de Johann Strauss). Tout ce qu’on sait de l’élaboration du film, des hésitations et des tâtonnements de Kubrick montre qu’il a voulu aller de plus en plus loin dans le sens du silence, de l’économie, du secret et du mystère. Il a ainsi supprimé le commentaire off du début, réduit au minimum les membres de l’équipage du Discovery, renoncé à montrer les extra-terrestes. Cette direction a été très bénéfique au film. Elle a stimulé, comme jamais on n’avait osé le faire avant lui dans un film de ce budget, l’imagination du spectateur. (Et il est significatif que la plupart des commentaires écrits sur 2001 tant en Europe qu’aux Etats-Unis soient dans l’ensemble d’un très haut niveau.) Elle a eu également pour effet de gommer dans le style la tendance de Kubrick à souligner lourdement ses effets et son propos : de tous ses films, 2001 est le plus sobre, le plus complet et le plus abouti. En ce qui concerne l’histoire de la SF cinématographique, 2001 qui créa à sa sortie un choc dont l’écho n’est pas encore éteint aujourd’hui, se situe à l’orée d’une décennie où le genre allait devenir prédominant après avoir été minoritaire et marginal cinquante ans à Hollywood. »
Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma, les films, Robert Laffont.
« La dernière partie de 2001 : l’odyssée de l’espace est l’un des miracles de l’histoire du cinéma. Un passage dans une autre dimension, mystérieux et grandiose sur le plan visuel, et dans lequel le temps et l’espace ont perdu leur signification. Le célèbre voyage dans le corridor de lumière dont l’effet psychédélique est encore rehaussé par la musique contemporaine de György Ligeti couronne le chef-d’œuvre riche en effets spéciaux de Stanley Kubrick – effets spéciaux créés avec son équipe uniquement à l’aide de maquettes et de lumière, sans ordinateur. Le film est resté sans égal dans son aspiration à l’authenticité et la puissance de sa vision. Un monolithe de la science-fiction sur la surface noire duquel viennent aussi toutefois se heurter les questions concernant le sens.
Le film demande un gros effort de concentration au spectateur car son schéma narratif sort de l’ordinaire et il fait des sauts gigantesques dans l’espace et le temps. Quant aux personnages, il ne s’agit pas de caractères mais de supports fonctionnels. Cette absence de possibilité d’identification et la perfection formelle du film sur le plan technique le laissent apparaître d’une grande froideur. Un quart du film seulement contient des dialogues ; Kubrick préfère laisser parler les images.
2001 n’a pas seulement incroyablement enrichi le genre de la science-fiction, il a révolutionné notre façon de penser l’univers, avec son soleil éclatant dont les rayons sont rejetés par le vaisseau spatial blanc alors que le côté qui reste à l’ombre est plongé dans le noir absolu ; avec le stylo-plume qui plane dans la cabine, lâché par la main d’un passager en route vers la lune ; avec le silence sépulcral entourant l’astronaute mort qui tourne à jamais dans sa combinaison jaune ; avec la station spatiale circulaire qui tourne autour de son axe ; avec les reflets de la planète bleue.
En fait, l’espace est une invention de Stanley Kubrick. Des années plus tard, les images des missions Apollo montreront que ses visions n’avaient rien de fantaisiste – ce qui l’a beaucoup soulagé. Jamais un film n’a su nous faire sentir ainsi ce que sont l’infini et l’étérnité. »
Nils Meyer, 100 classiques du 7ème art, Taschen.
« En trois grandes parties, Kubrick adapte The Sentinel d’Arthur C. Clarke et donne une nouvelle dimension – c’est le moins que l’on puisse dire – à la science-fiction cinématographique. Pour Keir Dullea, « 2001 est réellement comme une odyssée dans l’infini. Il suggère la mort et la vie comme un cercle éternel, comme dans les philosophies orientales. » Kubrick, de son côté, déclarait : « J’ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique. » Une œuvre magique ».
Patrick Brion, Cinéma de minuit, éditions Télémaque.
« 2001 est, sans conteste, le plus ambitieux et le plus abouti des films de science-fiction. Par l’importance de son budget : dix millions de dollars. Par l’opulence de ses moyens techniques : c’est le triomphe des maquettes sophistiquées et des « effets spéciaux », mis au point avec le concours de la NASA. Par le sérieux de l’entreprise, s’agissant d’un genre regardé jusque là comme infantile : depuis Le voyage dans la Lune de Méliès et Metropolis de Fritz Lang, les réussites étaient rares (Le jour où la Terre s’arrêta, Planète interdite, La jetée…). Enfin, par le talent de visionnaire d’un metteur en scène hors de pair, qui travailla en étroite collaboration avec un grand romancier, Arthur Clarke (auteur du best-seller La cité et les astres).
Né en 1928, Stanley Kubrick s’était taillé une réputation de « cinéaste de choc », avec notamment Les sentiers de la gloire (1958), satire féroce du militarisme aveugle, et Docteur Folamour (1963), parabole sur la psychose nucléaire. Il confirmera par la suite cette réputation avec la somptueuse imagerie de Barry Lyndon (1975). Auteur complet, étranger aux modes, sachant doser avec art la part de l’expérimental et du commercial, perfectionniste, jaloux de ses secrets de fabrication, maîtrisant en orfèvre tous les rouages de la machinerie cinématographique, il s’inscrit dans la grande tradition des Griffith et des Sternberg. Son ambition en l’occurrence n’était pas mince. Il voulait rien moins que « faire un film sur la relation de l’homme à l’univers ». Du Jules Verne revu et corrigé par le projet Apollo. Armstrong foulera le sol lunaire en juillet 1969, Kubrick le coiffe au poteau ! Se refusant à toute surenchère d’imagination (ni petits hommes verts ni intervention de hideux extraterrestres), il opte pour une approche quasi documentaire. Le seul méchant de l’aventure est un ordinateur, prénommé HAL en hommage à IBM (les trois lettres suivantes de l’alphabet) et à deux disciplines de haut niveau, l’herméneutique et l’algorithme. Une notion complexe comme celle de l’immortalité biologique est dévelopée, avec un minimum de recours à la fiction, dans ce conte de fées du Xxème siècle, que l’on peut considérer aussi bien comme un « compte de faits », d’une rigueur scientifique irréprochable.
On a beaucoup glosé sur le sens à donner à la séquence finale, dont le romantisme archaïque tranche sur la froideur technologique du contexte. Que signifie cette chambre viennoise, qu’est ce que le « fœtus astral », où va-t-il, est-ce la fin de l’humanité ou le début d’une ère nouvelle ? Le monolithe est-il un symbole divin ? « Chacun est libre de spéculer à son gré sur la signification philosophique et allégorique du film, déclare Kubrick. J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel. » A l’appui de cette remarque, le fait que le voyage dans l’espace-temps lui a été inspiré par les délires consécutifs à l’absorption d’hallucinogènes. D’où cette équation, que pourrait proposer notre Einstein du cinéma : 2001 = IBM + LSD. Il y a un aspect orphique de la quête kubrickienne, qu’il ne faut pas trop chercher à décrypter. Comme disait Jean Cocteau : « Il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit de croire. » Croire, sinon à la toute puissance de la science, du moins à la magie du cinématographe. »
Claude Beylie, Les films clés du cinéma, Larousse.