Œuvre majeure de Stanley Kubrick, créant un univers parallèle, presque futuriste où règne l’étrange, la violence, tout ça baignant dans la musique classique. Il y a trois parties distinctes dans le film. La première est une présentation de la vie d’Alex accompagnés de ses sbires. La vie d’avant où la violence, les viols puis le meurtre sont ses occupations. Pendant 45 minutes Kubrick impose un rythme haletant où se succèdent tous les pires méfaits. Les trois premières séquences commencent exactement de la même façon. Gros plan sur Alex dans le bar avec travelling arrière pour voir le décor, gros plan sur le clochard puis travelling arrière pour découvrir Alex et ses compagnons avançant sous le pont, puis gros plan sur le décor de théâtre avant le travelling arrière montrant la bande rivale essayant de violer une femme. Tout cela accompagné de musique classique parfaitement choisi par Kubrick pour orchestrer sa mise en scène. L’allure des drougies d’Alex et la bataille avec la bande rivale fait immédiatement à la première partie de 2001, l’odyssée de l’espace avec les anthropoïdes. D’autres clins d’oeils à 2001 seront visibles avec la plaque d’immatriculation de la voiture commençant par DAV et la pochette de 2001 chez le disquaire. Ces 45 premières minutes sont une leçon de mise en scène, montage rapide synchronisé avec la musique (meurtre de la femme au chat par exemple, la scène accélérée des ébats d’Alex, le trip d’Alex dans sa chambre en écoutant la 9e symphonie de Beethoven, son serpent caressant la femme nue sur son mur), décors parfaitement choisis et inoubliables, travellings impressionnants comme l’arrivée d’Alex chez le disquaire. N’oublions pas cette séquence absolument incroyable d’Alex sur les quais punissant ces hommes avec une image au ralenti et parfaitement stylisée. Lors de l’arrestation d’Alex, nous reprenons notre souffle tellement le rythme et la mise en scène est intense.
La seconde partie, le séjour en prison d’Alex et son traitement chez Ludovico est beaucoup plus calme. Kubrick n’a pas perdu son humour avec le comportement du gardien très procédural qui fait penser un peu au sergent instructeur dans Full Metal Jacket par la suite. Cette partie ne souffre pas de longueur malgré le changement de rythme par rapport à la première partie, toutes les séquences sont importantes et la musique classique choisie par le réalisateur est toujours de circonstance. Le ton ironique et cynique de Kubrick est encore là quand il fait entourer Alex à la présentation de son traitement du ministre de l’Intérieur et du prêtre. Chacun veulent l’utiliser à ses propres fins, le plan de leurs mains prenant de chaque côté une épaule d’Alex est explicite.
La troisième partie, la nouvelle vie d’Alex, est particulièrement intéressante. Après son renvoi du domicile familial, le regard perdu d’Alex en direction d’un pont et de l’eau montre déjà son désir d’en finir avec la vie. Ce qui prouve d’entrée l’échec du traitement Ludovico, Alex ne pouvant lutter contre sa nature profonde. Mais cela ne peut pas être aussi facile pour lui, il faut que toutes ses anciennes victimes se vengent de ce qu’il a fait. La violence de ce monde le rattrape donc. Là encore, ce qui fait la particularité des personnages de Kubrick, c’est que la malgré leur monstruosité, leurs actions révoltantes, on arrive à avoir de la compassion pour eux. Hal dans 2001, Humbert dans Lolita, Alex dans Orange Mécanique. Orange mécanique est un film clé pour Kubrick, un point de référence pour Shining (le plan de la machine à écrire, les plans sur Alex en transe), Full Metal Jacket (le sergent et le traitement de Dim/Baleine), Eyes Wide Shut (la femme dénudée dans cette étrange présentation du traitement Ludovico). C’est un film qui marqua considérablement son époque et comme souvent avec les films de Kubrick, d’actualité.
« Un film choc sur la violence. Kubrick explique : « Alex, au début du film, représente l’homme dans son état naturel. Lorsqu’on le soigne, cela correspondrait psychologiquement au processus de la civilisation. La maladie qui s’ensuit est la névrose même de la civilisation qui est imposée à l’individu. Enfin la libération que ressent le public à la fin correspond à sa propre rupture avec la civilisation. » Etrangeté des décors, musique classique toujours en situation, pessimisme du propos sur les limites du pouvoir et de la liberté, le film a fait sensation à sa sortie et conserve toujours un certain impact. »
**** Jean Tulard, Guide des films Jean Tulard, Robert Laffont.
« Un film brillant au style composite, où alternent, dans une construction symétrique, des scènes spectaculaires d’une violence rendue esthétique par le brio de la mise en scène et des scènes analytiques où cette violence individuelle et instinctive est combattue par une violence à plus grande échelle, sociale et organisée, avant que les deux ne fraternisent dans le meilleur des mondes. Kubrick nous mettait perversement « à côté » d’Alex, nous faisant partager ses pensées, ses émotions, ses plaisirs, dans un but satirique certes, prêchant le faux pour savoir le vrai, mais avec un résultat troublant : Alex devenait la projection instinctive de nos pulsions tandis qu’intellectuellement nous en étions distants. Sans condamner ni approuver les actes d’Alex, le spectateur se demande : le Mal est-il un principe actif et est-il contagieux ? »
Stéphan Krezinski, Dictionnaire des films, Larousse.
« Moins novateur que 2001, l’œuvre précédente de Kubrick, Orange mécanique est l’exemple même du film qui vient exactement à son heure, répond à une attente du public tout en provoquant chez lui une surprise et un choc, et le comble ainsi totalement. Le film est d’abord pleinement de son époque en empruntant à une grande variété de genres littéraires et dramatiques (conte philosophique, allégorie, film à thèse, théâtre, satire et humour noir), tous affectés d’un coefficient important de fantastique et de SF. A la fin des années 60, aucun genre cinématographique ne possède plus de statut dominant. Sur le plan créatif, le fantastique et la SF les ont à peu près tous supplantés ou contaminés. C’est le cas ici. Le fantastique et la SF interviennent dans le cadre chronologique de l’action, le langage des personnages et dans le type de traitement appliqué au héros. Mais surtout ils donnent une dimension apocalyptique à toute l’aventure. Du point de vue thématique et sociologique, le film traite le problème numéro un de la plupart des sociétés modernes (présent dans un très grand nombre de films), à savoir la violence. Mais Kubrick l’étudie sous un angle original, en comparant la violence de l’individu à celle de la société. Kubrick innove aussi en utilisant un style où, paradoxalement, le formalisme le plus échevelé renforce, au niveau des émotions ressenties par le spectateur, le caractère cruel, barbare et insupportable de cette violence. Quand il est le plus brillant, le style de Kubrick repose en effet sur un équilibre très efficace entre la sophistication et la brutalité. Le sens de la fable d’Orange mécanique (qui laisse comme dans toute fable digne de ce nom une part non négligeable à la réflexion et aux hypothèses du spectateur) est que la violence de la société est encore plus néfaste et plus dangereuse que celle de l’individu. Kubrick dénonce l’absurdité d’une société qui chercherait à créer de l’ordre et de la santé avec des individus affaiblis et malades (car c’est bien une maladie qu’on a inoculée à Alex). Dans un dénouement particulièrement noir et corrosif, Kubrick montre que la société, qui n’a peut-être pas aussi bien réussi son traitement qu’elle le croyait, cherche à récupérer la violence d’Alex et de ses compagnons. Orange mécanique représente le film le plus typique de son auteur par son ambivalence classique et baroque. Elle éclate aussi bien sur un plan formel que moral ou philosophique. Par la justesse, le bon sens (et on serait presque tenté de dire la banalité) de ses vues, par la clarté très distanciée de l’exposé qu’il en fait, ne dédaignant pas de recourir à des parallélismes théâtraux (rencontres identiques d’Alex avant et après son traitement) et aux saines habiletés d’une rhétorique bien comprise, Kubrick est un classique. Par sa volonté de démonstration à tout prix, par le martèlement avec lequel il tend à imposer ses effets et ses convictions, et surtout par son refus du réalisme, de la précision et du particularisme, refus par lequel il pense atteindre un public illimité sous toutes les latitudes, Kubrick est un baroque. Mais son refus du particularisme, et le fait par exemple que l’intrigue se passe dans un no man’s land vaguement anglo-saxon et dans des décors inspirés tour à tour par le film noir et par l’opéra, entraînent parfois une certaine confusion, surtout si le spectateur cherche à mettre des étiquettes politiques trop précises sur les personnages et sur le type de société où ils vivent. Ce baroquisme à moitié assumé de Kubrick est sans doute aussi la part la plus fragile et la plus vulnérable au vieillissement de son œuvre. »
Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma, les films, Robert Laffont.
« Budget restreint et improvisation. A bien des égards, cette adaptation d’Anthony Burgess est son œuvre la plus directement reliée à son époque, avec ses décors et ses costumes pop, le thème de la délinquance juvénile et l’irruption d’une imagerie sexuelle provocatrice. L’interprétation de Malcolm McDowell, avec son humour espiègle et inquiétant, se séduction perverse, son commentaire off dans un langage inventé par Burgess, le « nadsat » (mélange d’anglais et de russe). Réflexion sur le libre-arbitre à une époque où des traitements psychologiques voulaient faire rentrer les voyous dans le droit chemin. Mieux vaut la liberté de l’individu, suggère Kubrick, avec toutes ces conséquences, que le conditionnement inventé par l’Etat pour soumettre le citoyen. La construction en trois parties – les meurtres et les viols d’Alex et de ses complices (les Droogs), sa réeducation en prison, son calvaire, enfin, quand il retrouve sur son chemin ses victimes qui se vengent de lui – en font une fable voltairienne d’une rigueur implacable et oppressante. Le jeu jubilatoire de McDowell et l’utilisation brillante de la musique, de Purcell à Beethoven et Rossini, ont gardé leur pouvoir de fascination. »
TTT Michel Ciment, Le guide du cinéma chez soi, Télérama.
« Orange mécanique fut interdit en Angleterre jusqu’en 1999, date de la mort de Stanley Kubrick. Mais pourquoi Kubrick censura-t-il lui-même son film en 1974, cela reste son secret. Peut-être lui était-il pénible d’être toujours exposé au reproche d’avoir fait l’éloge de la violence, peut-être reçut-il même des menaces. Ce qui n’est pas aussi aberrant qu’on pourrait le croire, car son film fut longtemps au centre d’une controverse passionnée. La raison : personne n’avait encore jamais montré la violence à l’écran de façon aussi esthétique et sans commentaires, comme Kubrick le fit dans Orange mécanique. Les critiques lui reprochèrent d’un côté d’attiser le désir d’ « ultra-violence », et de l’autre de ne jamais la remettre en question. Mais Kubrick n’est pas un moraliste, et il n’est pas non plus un psychologue – il n’explique pas ce qu’il montre. C’est le public qui doit décider lui-même ce qu’il veut voir dans son film. Quitte à courir le risque de plaire aux skinheads d’extrême-droite.
Ce n’est pas tant la brutalité qui rend Orange mécanique si inquiétant, mais bien la chorégraphie avec laquelle elle est mise en scène. C’est surtout Alex, admirateur idolâtre de la musique de Ludwig Van Beethoven, qui se délecte de ses prestations et les stylise jusqu’à en faire un art. Dans la villa de l’écrivain il singe Gene Kelly, chante « Singin’ In The Rain » et frappe au ventre en rythme le maître de maison ligoté.
Orange mécanique est un discours complexe sur les rapports entre la violence, l’esthétique et les médias. Le film n’offre pas de réponses, il pose des questions. Et il remet en question. Par exemple, l’hypothèse que la violence au cinéma trouve obligatoirement sa traduction dans la réalité. La thérapie d’Alex consiste à regarder des films brutaux. Et plus il reste longtemps ligoté face à l’écran sans pouvoir fermer les yeux, plus il va mal – à cause aussi d’une drogue qui lui a été injectée. Cette méthode transforme le criminel Alex en spectateur Alex. Mais ce que lui, l’ancien tortionnaire, ressent comme une torture, est le plus grand désir du spectateur de cinéma : être un simple regard, sans être actif soi-même, rester « scotché » à son siège et se laisser fasciner. Kubrick attire littéralement le spectateur dans le film : à plusieurs reprises, Alex regarde dans la caméra, et semble s’adresser directement à la salle de cinéma. Avant de violer la femme de l’écrivain, il s’agenouille sur le sol. « Viddy Well », dit-il en s’adressant au mari ligoté et en même temps à nous, « regarde bien ». Qu’on se surprenne à être impatient de savoir ce qui va se passer, voilà le vrai scandale d’Orange mécanique : ce n’est pas ce que le film montre qui révolte mais la façon dont on réagit aux images – fasciné par ce film virtuose et incomparable. »
Nils Meyer, 100 classiques du 7ème art, Taschen.
« Film le plus controversé de Stanley Kubrick, Orange mécanique fut interdit au Royaume Uni à la demande du réalisateur peu après sa sortie, et ce en dépit d’un succès phénoménal, accompagne, il est vrai, de très violentes critiques. Devenu légendaire, il ressortit près de trente ans plus tard, après la mort de Kubrick. Cette fable sociale futuriste toujours aussi percutante est une transposition audacieuse du roman d’Anthony Burgess, lui-même accueilli à sa parution en 1959 par un mélange d’éloges et d’opprobe et longtemps jugé impossible à adapter à l’écran.
Jeune délinquant malin et pédant, Alex De Large (Malcolm McDowell) aime la pornographie, Beethoven et mener ses « Droogs » en chapeau melon et salopette blanche (avec un Warren Clarke poupin) dans des virées d’ « ultra violence » durant lesquelles ils parlent en rimes dans leurs propre jargon, hybride de russe et d’argot cockney. Lors de la première partie du film, un passage très cru reviendra ensuite hanter Alex assagi : après s’être introduit dans une luxueuse demeure, le gang mutile le mari (Patrick Magee) et viole son épouse (Adrienne Corri) pendant qu’Alex chante « Singin’ In The Rain » en rouant les malheureux de coups de pied du bout de ses godillots à bout en acier. Il est intéressant qu’on se souvienne du viol comme d’une scène particulièrement pénible alors que Kubrick ne montre que l’instant où Alex découpe la combinaison rouge moulante de sa victime. Lors d’une autre virée, Alex fracasse le crâne d’une femme avec un phallus géant, crime qui lui vaut son arrestation.
Toutefois la violence institutionnalisée à laquelle il est soumis, puis sa réhabilitation en pleutre servile sont tout aussi effrayantes que les méfaits des Droogs, et plus inquiétantes encore par ce qu’elles disent de l’hypocrisie, de la corruption et du sadisme de la société. Pour sortir de prison, Alex accepte de subir un traitement expérimental par l’aversion : attaché, les yeux écarquillés avec des pinces, on lui projette des images destinées à modifier son comportement. Ses tendances violentes sont effectivement supprimées mais son humanité essentielle également. Privé de sa capacité à faire le mal, c’est un être diminué. Son retour à la liberté est un désastre : trahi par ses anciens camarades, qui, ironiquement, sont entrés dans la police, il est retrouvé par une de ses ex-victimes traumatisées qui se venge lors d’une rencontre aussi hilarante qu’angoissante.
Certains détails de cette vision d’un avenir pas si lointain ont pris un côté désuet (les disques en vinyle, la machine à écrire d’Alex) et la violence tant décriée à l’époque paraît bien discrète par rapport aux critères actuels. Mais l’image de voyous désoeuvrés tuant leur ennui par des actes d’une brutalité gratuite est plus que d’actualité, tout comme le vrai thème du film : la fragilité de l’individu et de ses droits personnels quand ils ne se conforment pas aux désirs de l’Etat. Esthétiquement superbe et souvent très drôle, avec une bande sonore délirante, Orange mécanique reste aujourd’hui plus efficace que les nombreux films qui s’en sont ouvertement inspirés. »
Angela Errigo, 1001 films à voir avant de mourir, Omnibus.